Une même fièvre, six foyers · Épisode 6

Les mondes des marges, inventer sans écrire

En marge des grands récits, des peuples dont aucune parole continue ne nous parvient directement ont bâti des villes, fondu l’or, dressé des dieux. L’histoire les a longtemps effacés, faute de récit écrit qui leur soit propre.

Série Une même fièvre : six foyers du Ve siècle avant notre ère Épisode 6 sur 6
1. Perse
2. Grèce
3. Inde
4. Chine
5. Nubie
6. Marges

Cinq épisodes durant, nous avons suivi des mondes que des traditions textuelles, contemporaines ou plus tardives, nous permettent d’entendre : inscriptions royales perses gravées dans la pierre, lois grecques, traditions indiennes d’abord transmises oralement puis fixées, textes chinois constitués au fil des générations, inscriptions égyptiennes du royaume de Koush. Or l’écrit est un filtre. Il a longtemps déterminé qui recevait une voix directe dans nos récits historiques. Ce dernier épisode est pour ceux dont la voix nous parvient mal, par fragments ou pas du tout.

Car pendant que ces grands foyers transmettaient ou consignaient leurs traditions, d’autres peuples, tout aussi vivants, inventaient sans laisser de récit écrit qui leur soit propre. Nous les appelons des marges, mais le mot trompe : ils ne l’étaient que depuis nos cartes, dessinées bien plus tard à partir des archives. Pour eux-mêmes, ils étaient des centres. Le titre de cet épisode simplifie d’ailleurs volontairement : certains de ces mondes ne sont pas totalement sans écriture, mais aucun ne nous a laissé un récit historique continu qui permette de les entendre de l’intérieur. Nous ne les connaissons que par ce qu’ils ont façonné, des tombes, des bijoux, des cités, des statues, ou par le regard de leurs voisins qui, eux, écrivaient. Ils n’ont pas écrit leur histoire, mais ils l’ont bel et bien faite. Leur silence n’est pas un vide : c’est le nôtre, celui de notre ignorance.

Le piège de l’écriture

Il faut d’abord nommer un préjugé qui a longtemps organisé notre vision du passé. On a confondu deux choses très différentes : avoir une histoire, et l’avoir écrite. De la « préhistoire », catégorie utile pour désigner les sociétés sans sources écrites directes, on a fait une hiérarchie implicite, comme si ne pas écrire revenait à rester en deçà de l’histoire. Le mot « barbare » raconte le même glissement. Il ne désignait pas d’abord un peuple sans écriture, mais celui dont la langue paraissait étrangère aux Grecs, réduite à un bredouillement, un « bla-bla ». La preuve : les Perses, qui écrivaient et administraient un empire, étaient pour les Grecs des barbares. Le mépris linguistique a ensuite nourri le mépris historique.

Cette confusion a des conséquences immenses. Elle a rendu invisibles des sociétés entières, qui avaient pourtant des rois, des dieux, des techniques, des routes, un art. L’absence de textes conservés n’est pas l’absence d’histoire : elle nous prive d’une parole directe, pas de toute archive. Le Ve siècle ne se réduit donc pas aux foyers lettrés que nous avons suivis, à condition de savoir lire autre chose que des mots.

Ne nous méprenons pas pour autant. Il ne s’agit pas de nier la puissance de l’écriture. Elle transforme l’État, la loi, la mémoire, la religion. Elle permet de commander à distance, de fixer les dettes, de transmettre des doctrines par-delà les siècles. Un empire qui écrit n’administre pas comme un royaume qui ne le fait pas. Mais l’écriture n’est pas la condition de toute invention humaine : elle est une forme de mémoire parmi d’autres, non le brevet d’entrée dans l’histoire.

Deux façons de regarder les mondes sans récit propre conservé
Le préjugé ancien Des « barbares » restés en deçà de la civilisation. Une « préhistoire » attardée, sans histoire véritable. Des peuples figés, sans art ni pensée dignes de ce nom. Le silence pris pour un vide.
Ce que révèle l’archéologie Des sociétés organisées, avec croyances, techniques et réseaux d’échange. Un art parfois d’une finesse extrême, or et terre cuite. Des habitats organisés, parfois de grands centres urbains, des réseaux d’échange à longue distance. Le silence pris pour ce qu’il est : notre ignorance.

Ceux qui parlaient par l’or et le fer

Une précision s’impose avant de partir à leur rencontre. Aucun de ces mondes ne tient dans une date exacte : l’archéologie travaille par horizons, par couches, par fourchettes. Ce que nous appelons ici le Ve siècle est moins un instant qu’un voisinage chronologique. Et ces peuples ne sont pas muets au sens strict : beaucoup nous sont connus par les textes de leurs voisins, grecs ou romains. Leur histoire existe donc, mais filtrée par un regard étranger, tantôt hostile, tantôt fasciné.

Les Scythessteppes pontiquesLes CeltesChampagne, Marne-MoselleLa Tènelac de NeuchâtelCulture Nokterres cuites et fer, NigeriaMonte Albáncité zapotèque, Mexique
Quatre foyers au Ve siècle avant notre ère, dispersés des steppes eurasiennes à la Mésoamérique : les Scythes au nord de la mer Noire, les Celtes et le site de La Tène en Europe, la culture Nok au Nigeria, Monte Albán dans la vallée d’Oaxaca. Carte : SAPERE.

Partons vers les steppes, au nord de la mer Noire. Là galopent les Scythes, des cavaliers nomades que les Grecs redoutent et méprisent à la fois. Ils n’ont pas d’écriture propre, pas de villes de pierre, et ce que nous savons d’eux, c’est en partie Hérodote, un Grec, qui nous le raconte. Et pourtant, quand on ouvre leurs tombes, on découvre un art de l’or d’une finesse stupéfiante : cerfs bondissants, panthères lovées, scènes de chasse ciselées dans le métal précieux. Les élites des steppes faisaient produire et circuler un art animalier d’une grande sophistication, nourri de traditions locales et d’échanges avec les mondes grec et perse voisins.

Poussons plus à l’ouest, vers l’Europe celtique. Au moment même où commence notre siècle s’épanouit la culture dite de La Tène. Une grande partie de ces sociétés, au nord du monde méditerranéen, ne produit pas de tradition écrite durable et autonome comparable à celle des cités grecques. Mais elles développent une métallurgie élaborée, dessinent un art fait de spirales et d’entrelacs, échangent d’un bout à l’autre du continent. Une grande part de leur transmission semble avoir reposé sur l’oralité, non sur le parchemin. Elle n’en constitue pas moins une mémoire.

Descendons enfin vers l’Afrique de l’Ouest, sur les hauts plateaux de l’actuel Nigeria. Là, ce que les archéologues regroupent sous le nom de culture Nok, à partir de sites dispersés, a produit dès avant notre siècle des statues de terre cuite au visage saisissant, et connu tôt la réduction du fer. Sans un mot écrit, ces artisans nous ont laissé quelques-unes des plus anciennes représentations humaines en terre cuite d’Afrique subsaharienne. Le génie technique et artistique n’a jamais eu besoin de l’alphabet pour laisser trace.

Ceux qui bâtissaient des villes

Traversons maintenant l’océan, vers la Mésoamérique, là où aucune rumeur du monde grec, perse ou chinois n’est jamais parvenue. Dans la vallée d’Oaxaca, au sud de l’actuel Mexique, une cité s’élève sur les hauteurs : Monte Albán. Fondée autour de 500, en plein dans notre siècle, elle amorce alors un développement qui en fera, au fil des siècles suivants, l’un des principaux centres urbains de Mésoamérique, avec ses places, ses temples et sa population nombreuse.

Plateforme du côté ouest de la grande place de Monte Albán, dans la vallée d'Oaxaca au Mexique
La plateforme ouest de la grande place de Monte Albán, dans la vallée d’Oaxaca, au sud de l’actuel Mexique. Fondée vers 500 avant notre ère, la cité zapotèque deviendra l’un des grands centres urbains de Mésoamérique. Photo : domaine public.

Le cas est troublant, et c’est pour cela qu’il conclut notre parcours. Car ce dernier exemple en révèle la limite : « sans écrire » ne désigne pas une frontière nette, mais des degrés très inégaux d’accès à une parole propre. Les Zapotèques ne sont pas « sans écriture » : ils gravent déjà des signes, un système glyphique parmi les plus anciens du continent américain, associé au pouvoir et à la guerre. Ils se tiennent exactement sur la frontière, entre les mondes dont la voix ne nous parvient pas et ceux qui commencent à écrire. Ils montrent que cette frontière que nous croyions nette n’est pas une porte, mais une zone grise. L’écriture n’est pas un seuil qu’on franchit d’un coup, mais un horizon vers lequel on chemine.

Quatre foyers dont la voix propre nous est peu ou mal conservée, au Ve siècle

Sans récit écrit qui leur soit propre, ces peuples nous ont laissé de l’or, du fer, des statues, des villes. Nous les connaissons par ce qu’ils ont façonné, ou par le regard de leurs voisins lettrés, non par leur propre parole.

Les Scythes (steppes) Cavaliers nomades, orfèvres de génie. Leur or ciselé, retrouvé dans les tombes, égale les plus belles cités lettrées.
Nord de la mer Noire
Les Celtes (La Tène) Métallurgie élaborée et art d’entrelacs. Traditions largement orales et échanges à longue distance, d’un bout à l’autre de l’Europe.
Europe continentale
La culture Nok (Afrique de l’Ouest) Statues de terre cuite au visage saisissant, maîtrise précoce du fer. Parmi les plus anciennes représentations humaines en terre cuite d’Afrique subsaharienne.
Actuel Nigeria
Monte Albán (Zapotèques) Cité fondée vers 500, appelée à devenir l’un des grands centres urbains de Mésoamérique. Cas-limite : ses glyphes précoces brouillent la frontière de l’écriture.
Vallée d’Oaxaca, Mexique

Attention : ces cultures se datent par l’archéologie, en fourchettes larges. Les bornes indiquées sont des ordres de grandeur, non des dates précises.

Rendre la parole aux silencieux

Que nous disent, ensemble, ces foyers dont la parole directe nous manque ? Qu’au Ve siècle, l’invention ne s’est pas concentrée en quatre ou cinq points lumineux du globe, laissant le reste dans les ténèbres. Elle fut plus dispersée que nos récits ne l’ont admis. Sur les steppes, dans les forêts d’Europe, sur les plateaux d’Afrique, dans les vallées d’Amérique, des sociétés inventaient leurs formes propres du beau, du sacré, du pouvoir. Nous ne les entendons pas, parce que nous avons longtemps privilégié les archives écrites.

C’est là le dernier renversement de notre série, et le plus important. Nous avons commencé par déplacer le centre du monde, en refusant que la Grèce en soit le seul berceau. Nous finissons par comprendre d’où venait l’illusion du centre lui-même. Ce que nous appelons « centre » n’est souvent que l’endroit où les sources ont survécu. Les textes ont donné une voix immense à certains mondes ; l’archéologie nous oblige à entendre les autres.

Alors tendons l’oreille autrement. Derrière les grands textes que nous savons lire, il y a tous ceux dont les mots ne nous sont pas parvenus, ou seulement par fragments, et qui pourtant ont pensé, prié, gouverné, créé. Leur histoire n’est pas perdue : elle dort dans la terre, dans l’or des tombes et l’argile des statues, en attendant que nous apprenions à la lire. Rien ne prouve que toutes ces transformations relèvent d’une même dynamique mondiale : leur coexistence suffit néanmoins à démentir l’image d’un siècle éclairé en quelques centres isolés. Ce que nous prenons pour la carte du monde n’est souvent que la carte de nos archives.

Le fait majeur

Au Ve siècle, loin des foyers lettrés, des mondes dont la voix propre nous parvient mal bâtissent des villes, fondent l’or et le fer, dressent des statues et des dieux : mondes scythes, sociétés de La Tène, ensembles archéologiques nok, premiers centres zapotèques. L’invention fut plus dispersée que nos récits ne l’admettent.

Le contre-récit

L’absence de récit écrit propre n’est pas l’absence de civilisation : elle nous prive d’une parole directe, pas de toute archive. Faire de la « préhistoire », catégorie utile, une hiérarchie implicite a rendu invisibles des sociétés entières, qui avaient rois, art, techniques et croyances.

Le mécanisme central

Nous connaissons ces mondes par ce qu’ils ont façonné, non par ce qu’ils ont dit : tombes scythes, sites celtes, terres cuites nok, cité zapotèque de Monte Albán. L’archéologie restitue des dimensions de leur histoire que les textes extérieurs ignorent ou déforment.

Le verrouillage

Le cas zapotèque, aux glyphes naissants, montre que la frontière entre écriture et non-écriture est floue. Ce que nous appelons « centre » n’est souvent que l’endroit où les sources ont survécu : nos cartes de l’histoire sont dessinées par nos archives.

Cet épisode repose sur un paradoxe méthodologique qu’il faut regarder en face. Nous prétendons rendre la parole à des peuples sans écriture, mais nous ne pouvons le faire qu’avec les outils des autres : l’archéologie, et le témoignage de leurs voisins lettrés. Les Scythes, par exemple, nous sont largement connus par Hérodote, un Grec qui les observe de l’extérieur, avec sa curiosité et ses préjugés. Nous ne les entendons jamais en leur propre nom. La prudence commande de ne pas prendre ce regard étranger pour la vérité de ces peuples.

Il faut aussi éviter deux écueils symétriques. Le premier serait de mépriser ces mondes, comme on l’a fait longtemps, en les réduisant à une « préhistoire » attardée. Le second, inverse et tout aussi faux, serait de les idéaliser, d’en faire des paradis perdus de sagesse et d’harmonie. Les Scythes étaient de redoutables guerriers, les sociétés celtes connaissaient la hiérarchie et la violence. Leur rendre justice, ce n’est pas les parer de vertus imaginaires : c’est les regarder comme des sociétés humaines complètes, avec leur grandeur et leurs ombres, à égalité avec les foyers lettrés.

Un mot sur les datations, car elles sont plus floues ici qu’ailleurs. Faute de textes, on date ces cultures par l’archéologie, avec des fourchettes larges. La culture de La Tène s’ouvre vers 450, la cité de Monte Albán se fonde autour de 500, la culture nok s’étend sur plusieurs siècles autour du milieu du premier millénaire. Ces bornes ne sont pas des dates de bataille, précises au jour près : ce sont des ordres de grandeur, que de nouvelles fouilles peuvent toujours déplacer.

Reste la question qui referme toute la série. Notre carte du Ve siècle, même élargie à six épisodes, demeure le produit de ce que le temps a bien voulu nous conserver, et de ce que les chercheurs ont bien voulu explorer. Combien de foyers dorment encore, non fouillés, non lus, non racontés ? L’histoire que nous écrivons n’est pas le passé lui-même : c’est ce que nous parvenons à en sauver. Le reste attend, patient, sous la terre et sous le silence.

Perse
Comment gouverner un empire immense. Un empire fait de la tolérance une méthode de domination, tenant ensemble cent peuples sans les uniformiser.
Athènes
Comment se gouverner entre citoyens. Une cité invente la démocratie directe, et avec elle ses deux ombres, l’exclusion au-dedans, l’empire au-dehors.
Inde
Comment sortir du monde. Sur les routes du Gange, des voies de salut s’ouvrent hors de la médiation des prêtres et font de la délivrance une affaire de discipline intérieure.
Chine
Comment bâtir un ordre juste. À partir du temps de Confucius, puis surtout durant les Royaumes combattants, plusieurs courants rivalisent pour repenser l’ordre politique.
Nubie
Comment être soi face à un géant. Vaincue et chassée d’Égypte, la Nubie de Napata ne s’effondre pas : elle se recompose sur sa terre et fait de l’héritage pharaonique une souveraineté ancrée en Nubie.
Les marges
Comment exister sans laisser de récit. Partout ailleurs, des peuples dont la voix directe ne nous est pas parvenue bâtissent, fondent, sculptent. Ce sont nos sources, non le génie humain, qui se concentrent en quelques points.
La leçon
Ce que nous appelons l’histoire du Ve siècle est d’abord l’histoire des traces qui nous restent. Nos centres sont fabriqués par nos sources. Les textes ont donné une voix immense à certains mondes ; l’archéologie nous oblige à entendre les autres.

Les six épisodes de la série

Pour aller plus loin

  • Avant l’histoire. L’évolution des sociétés, de Lascaux à Carnac, Alain Testart (Gallimard). Une réflexion magistrale sur les sociétés sans écriture et sur les préjugés qui les entourent. Pour repenser la frontière entre « préhistoire » et « histoire ».
  • On a retrouvé l’histoire de France, Jean-Paul Demoule (et ses travaux sur l’archéologie). Comment l’archéologie fait parler les peuples sans écrit conservé. Un plaidoyer accessible pour une histoire qui ne se réduise pas aux textes.
  • Les Celtes. Histoire et dictionnaire, Barry Cunliffe (et ses travaux sur l’Europe protohistorique). La référence sur les sociétés celtiques : leur complexité, leurs échanges, leur art, loin de l’image du peuple sans histoire. Utile pour mesurer ce que l’archéologie restitue quand les textes manquent.

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