La musique sacrée que j’écoute · N°01

Super flumina Babylonis
l’exil et la mémoire

Un psaume. Une œuvre. Un choix personnel : pourquoi j’ai choisi Gabriel Fauré pour ouvrir cette série.

Super flumina Babylonis, illic sedimus et flevimus, cum recordaremur Sion.

Au bord des fleuves de Babylone, là nous nous sommes assis et nous avons pleuré, en nous souvenant de Sion.

Psaume
137 (136 selon la Vulgate)
Contexte historique
Exil à Babylone, 587 ou 586 av. J.-C.
Compositeur
Gabriel Fauré (1845-1924)
Composition
1863, à 18 ans, École Niedermeyer
Effectif
Chœur à cinq voix mixtes et orchestre

Il existe des textes que l’on lit. Et d’autres que la musique nous fait entendre autrement.

Écouter

Avant de commencer, une écoute. Voici l’œuvre dont il sera question ici.

Fauré, Super flumina Babylonis

Pour ouvrir cette série consacrée à la musique sacrée que j’aime écouter, j’ai choisi le psaume 137, le 136 selon la numérotation de la Vulgate. Et parmi tous les compositeurs qui l’ont mis en musique, mon choix est Gabriel Fauré.

La raison est parfaitement subjective : j’adore Fauré. Cette série ne sera donc ni un palmarès ni un dictionnaire de la musique sacrée. Son principe sera beaucoup plus simple : un psaume, une œuvre, un choix personnel.

Et pour commencer, il faut se rendre au bord des fleuves de Babylone.

Un peuple en exil

Tout commence par une catastrophe. En 587 ou 586 avant notre ère, les armées de Nabuchodonosor II prennent Jérusalem. Le Temple de Salomon est détruit et une partie de la population du royaume de Juda est déportée en Babylonie.

Pour les exilés, ce n’est pas seulement une guerre qui est perdue. Tout un monde s’effondre. Jérusalem est la ville de David, le Temple le sanctuaire du Dieu d’Israël, Sion à la fois un lieu, une mémoire et une promesse. Et désormais, Jérusalem est loin.

Le psaume 137 naît de cette expérience. Il commence par les larmes, se poursuit par le refus de chanter, devient serment de fidélité, puis s’achève dans un désir de vengeance d’une violence qui nous heurte encore aujourd’hui.

Super flumina Babylonis, le psaume intégral

Texte de la Vulgate et traduction
Vulgate (latin)
Traduction française

Super flumina Babylonis, illic sedimus et flevimus, cum recordaremur Sion.

Au bord des fleuves de Babylone, là nous nous sommes assis et nous avons pleuré, en nous souvenant de Sion.

In salicibus in medio ejus suspendimus organa nostra.

Aux saules qui étaient en son milieu, nous avons suspendu nos instruments.

Quia illic interrogaverunt nos, qui captivos duxerunt nos, verba cantionum; et qui abduxerunt nos: Hymnum cantate nobis de canticis Sion.

Car là, ceux qui nous avaient emmenés captifs nous demandèrent les paroles de nos chants, et ceux qui nous avaient déportés nous dirent : « Chantez-nous un hymne parmi les chants de Sion. »

Quomodo cantabimus canticum Domini in terra aliena?

Comment chanterions-nous le cantique du Seigneur sur une terre étrangère ?

Si oblitus fuero tui, Jerusalem, oblivioni detur dextera mea.

Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite soit livrée à l’oubli.

Adhaereat lingua mea faucibus meis, si non meminero tui; si non proposuero Jerusalem in principio laetitiae meae.

Que ma langue s’attache à mon palais si je ne me souviens pas de toi, si je ne place pas Jérusalem au-dessus de toute ma joie.

Memor esto, Domine, filiorum Edom, in die Jerusalem; qui dicunt: Exinanite, exinanite usque ad fundamentum in ea.

Souviens-toi, Seigneur, des fils d’Édom, au jour de Jérusalem, eux qui disaient : « Détruisez, détruisez jusqu’à ses fondations ! »

Filia Babylonis misera! Beatus qui retribuet tibi retributionem tuam quam retribuisti nobis.

Malheureuse fille de Babylone ! Heureux celui qui te rendra le mal que tu nous as fait.

Beatus qui tenebit et allidet parvulos tuos ad petram.

Heureux celui qui saisira tes petits enfants et les brisera contre le rocher.

Des larmes à la vengeance

La force du psaume tient à son extraordinaire progression. Au commencement, des hommes sont assis et pleurent. Ils ont suspendu leurs instruments aux saules. Lorsque leurs vainqueurs leur demandent de chanter les chants de Sion, ils refusent :

Quomodo cantabimus canticum Domini in terra aliena?

Comment chanterions-nous le cantique du Seigneur sur une terre étrangère ?

Ce silence est une résistance. Babylone a pris Jérusalem, mais elle n’obtiendra pas ses chants comme divertissement. Les exilés ont perdu leur ville. Ils refusent d’abandonner leur mémoire.

Puis les larmes deviennent serment, et le serment devient colère. Le dernier verset est terrible. Le psaume entre alors dans la tradition de ces textes dits imprécatoires, où les victimes appellent le malheur et le châtiment sur leurs ennemis.

La Bible ne censure pas ce cri. Elle conserve la colère des vaincus dans toute sa violence, sans nécessairement transformer leur désir de vengeance en commandement moral. Le psaume 137 nous confronte ainsi à une vérité inconfortable : la mémoire peut sauver, mais la mémoire blessée peut aussi nourrir la haine.

Mon choix : Gabriel Fauré

De nombreux compositeurs ont mis en musique Super flumina Babylonis. Palestrina, Orlando di Lasso, Victoria, Lalande, Charpentier et bien d’autres ont entendu, chacun à leur manière, les larmes des exilés. Pour cette série, je n’en retiendrai qu’un : Gabriel Fauré.

En 1863, lorsqu’il compose son Super flumina Babylonis pour le concours de l’École Niedermeyer de Paris, Fauré n’a que dix-huit ans. L’œuvre, écrite pour chœur à cinq voix mixtes et orchestre de vents, cordes et cuivres, lui vaut la mention très honorable. Le futur auteur du Requiem, de la Pavane, des nocturnes et des mélodies n’est pas encore le maître que nous connaissons. Il est au commencement de son chemin.

La partition tombe ensuite dans un long oubli. Il faudra attendre 2011 pour qu’elle soit enregistrée pour la toute première fois, par Paavo Järvi et l’Orchestre de Paris : une page longtemps délaissée, somptueuse et d’une gravité lumineuse.

Et cette rencontre me fascine : un jeune homme de dix-huit ans face à un texte né de la catastrophe d’un peuple plus de deux millénaires auparavant. Que peut-il savoir de l’exil à Babylone ? Peut-être la question importe-t-elle moins qu’on ne le pense. La musique possède cette étrange capacité à franchir les siècles et les expériences individuelles. Elle permet à un jeune Français du XIXe siècle de rencontrer la mémoire d’exilés de l’Antiquité.

Ce que Fauré fait entendre

Il ne faut pas imaginer ici une méditation a cappella. Fauré écrit pour un chœur mixte et un orchestre romantique, cordes, bois, cuivres et timbales. L’exil devient ainsi une douleur collective. Ce n’est pas une voix solitaire qui pleure Jérusalem, c’est un peuple.

Et Fauré ne s’arrête pas aux fleuves, aux saules ou au souvenir de Sion. Il suit le psaume jusqu’à son dernier verset, le plus terrible : celui des enfants brisés contre le rocher. Ce choix change tout. La musique doit traverser le chemin entier du psaume : les larmes, le refus, la fidélité, puis la colère devenue malédiction.

Fauré possède les moyens orchestraux de la puissance. Mais il y a chez lui quelque chose que je retrouve rarement ailleurs : une émotion qui ne cherche pas à contraindre celui qui écoute. Sa musique ne nous ordonne pas de pleurer. Elle donne un corps à la douleur sans transformer chaque mot en illustration littérale. Et elle inscrit la violence finale dans une histoire plus vaste : celle d’un peuple qui a d’abord été vaincu, humilié et déporté.

La musique ne pardonne pas à la place des victimes. Mais elle empêche peut-être leur colère d’avoir le dernier mot.

La revanche de la mémoire

Il y a enfin une ironie de l’Histoire que j’aime particulièrement. Babylone était l’une des plus grandes puissances de son temps. Ses armées avaient détruit Jérusalem. Ses murailles semblaient éternelles. Aujourd’hui, Babylone est une ruine. Mais le chant des vaincus est toujours chanté.

Il l’était à la Renaissance. Il l’était à Versailles. Il l’était en 1863 lorsqu’un jeune homme de dix-huit ans nommé Gabriel Fauré s’est assis devant ces mots : Super flumina Babylonis. Il l’est encore aujourd’hui lorsque nous écoutons sa musique.

Le psaume 137 est né d’une expérience singulière : celle du peuple juif exilé à Babylone. Il appartient en premier lieu à cette mémoire-là. Mais il arrive aussi que, traversant les siècles, il résonne dans d’autres ruines, d’autres guerres. Vingt-cinq siècles après Nabuchodonosor, Gaza est à son tour une ville de décombres. Le parallèle est boiteux, imparfait, politiquement brûlant. Il n’a pas pour but d’effacer la singularité juive, mais de rappeler une vérité que le psaume lui-même énonce : les vainqueurs deviennent parfois les vaincus, les empires s’effondrent, et la mémoire des ruines est un bien commun de l’humanité.

Les exilés avaient suspendu leurs instruments aux saules parce qu’ils ne pouvaient chanter sur une terre étrangère. Vingt-cinq siècles plus tard, leur silence est devenu musique. Un jour, peut-être, celui de Gaza le deviendra aussi.

Les empires passent. Les villes tombent.
La mémoire, elle, reste debout dans les décombres.

Sources indicatives

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