Veille Citoyenne · Alerte N°9

Cloud de confiance : la souveraineté sous licence
Peut-on être souverain sur une technologie qu'on loue ?

Réactualisation d'octobre 2026. Publiée en septembre 2025, cette alerte portait sur la doctrine « cloud au centre », fixée en juillet 2021 sous le gouvernement de Jean Castex, et sur les offres hybrides qui opèrent en France les technologies de Microsoft et de Google. Elle a été entièrement réécrite après la qualification de l'une de ces offres par l'ANSSI et la publication, en avril 2026, du décret qui rend la protection des données sensibles de l'État obligatoire.

Le 10 juin 2025, au Sénat, un sénateur pose à Microsoft France une question d'une simplicité désarmante : l'entreprise peut-elle garantir, sous serment, que les données des Français ne seront jamais transmises aux autorités américaines sans l'accord de Paris ? Le directeur juridique répond non. Il ajoute que cela ne s'est jamais produit. Dans la salle, chacun comprend que le problème n'est pas ce qui s'est passé, mais ce qui pourrait se passer.

L'État français avait pourtant vu venir ce danger. Depuis 2021, il construit une réponse : réserver ses données les plus sensibles à des offres qualifiées par l' ANSSIANSSI : l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information, l'autorité française de cybersécurité. Sa qualification « SecNumCloud » certifie qu'un service cloud est sûr et à l'abri des lois étrangères qui permettraient d'accéder aux données., y compris quand ces offres reposent sur des technologies américaines exploitées par des sociétés françaises. Le bouclier juridique tient. Ce qu'il ne protège pas, c'est la dépendance.

L'enjeu réel de cette alerte : comprendre pourquoi un cloud juridiquement protégé peut rester stratégiquement dépendant, et pourquoi il a fallu cinq ans pour rendre la protection obligatoire.

Le contexte initial : septembre 2025

Quand cette alerte paraît pour la première fois, la doctrine « cloud au centre » a quatre ans. La circulaire du 5 juillet 2021 fait du cloud le mode d'hébergement par défaut de l'État et réserve les données sensibles à des offres protégées des lois non européennes. Deux sociétés françaises portent les offres hybrides : Bleu, créée par Orange et Capgemini sur les technologies de Microsoft, et S3ns, filiale de Thales sur celles de Google. Aucune n'est alors qualifiée. Le Health Data Hub, qui rassemble les données de santé des Français, est toujours hébergé chez Microsoft.

En juillet 2025, la commission d'enquête du Sénat sur la commande publique, présidée par Simon Uzenat (PS), relève une « grande inertie de l'État » sur la souveraineté numérique, illustrée par le cas du Health Data Hub.

Depuis, les choses ont bougé. S3ns a obtenu sa qualification en décembre 2025. Le décret du 14 avril 2026 a rendu la protection obligatoire pour les données sensibles de l'État. Le Health Data Hub a lancé en février 2026 un appel d'offres réservé aux offres qualifiées. Bleu, elle, attend toujours sa qualification, désormais annoncée pour la fin de 2026.

1. Le risque : un bouclier juridique, pas technologique

Les offres hybrides protègent les données contre une réquisition américaine : la société qui les exploite est française et ne répond pas au Cloud Act. Mais elles fonctionnent sur un logiciel conçu, mis à jour et licencié par un groupe américain. Si ce groupe cesse de fournir les mises à jour, sous la pression de son gouvernement ou de sanctions, le cloud « de confiance » vieillit en quelques mois. La souveraineté des données n'est pas la souveraineté des outils.

2. Le basculement : cinq ans entre la doctrine et la règle

La circulaire de 2021 posait un principe ; la loi de mai 2024 l'a inscrit dans le droit ; le décret d'avril 2026 l'a rendu applicable, avec dix-huit mois pour migrer et des dérogations possibles. Pendant ce temps, les administrations ont continué de s'équiper, et chaque année de retard a creusé les habitudes et les contrats qu'il faudra défaire. Une protection qui arrive après l'installation protège surtout ce qui reste à installer.

3. Le paradoxe : l'État exigeant pour les autres, accommodant pour lui-même

L'État a écarté dès septembre 2021 la suite bureautique de Microsoft de sa doctrine. Il a pourtant laissé les données de santé de toute la population sur le cloud du même groupe pendant près de sept ans ; en décembre 2023 encore, la CNIL autorisait, à contrecœur, un nouvel entrepôt de données de santé hébergé chez Microsoft. Les règles de souveraineté valent pour l'avenir ; les données déjà confiées attendent leur tour.

Opinion Veille Citoyenne Il faut le reconnaître : la France s'est dotée d'une règle contraignante, ce qui n'allait pas de soi, et l'ANSSI n'a pas bradé sa qualification, qu'elle a fait attendre dix-sept mois à S3ns et attend encore pour Bleu. Renoncer aux technologies américaines du jour au lendemain aurait privé l'administration d'outils que les fournisseurs européens n'offrent pas tous. Néanmoins, le « cloud de confiance » a été présenté comme une solution de transition, et personne n'a fixé la date de la fin de la transition. Le problème n'est pas d'avoir loué la technologie des autres. C'est de n'avoir prévu ni le calendrier ni les moyens pour cesser un jour de la louer.

La mécanique : comment une transition devient permanente

Le schéma vaut pour toute dépendance technologique : chaque étape est raisonnable, c'est leur enchaînement qui enferme.

1

Le constat

Les outils européens sont jugés moins complets que ceux des géants américains.

2

Le compromis

On garde la technologie américaine, mais on la fait exploiter par une société française, à l'abri des lois étrangères.

3

L'installation

Les administrations migrent, forment leurs équipes, bâtissent leurs applications sur ces outils.

4

Le verrou

Sortir coûterait plus cher que rester. La transition, sans date de fin, devient l'état normal.

Fiche d'analyse, Alerte N°9

La chaîne de décision

Gouvernement de Jean Castex (2021) Circulaire n° 6282/SG du 5 juillet 2021 du Premier ministre. Stratégie portée par Bruno Le Maire (Économie) et Cédric O (Numérique).
Gouvernements d'Élisabeth Borne et de Gabriel Attal (2023-2024) Circulaire du 31 mai 2023 qui précise la notion de données sensibles ; loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et réguler l'espace numérique, dont l'article 31 inscrit la protection dans la loi.
Gouvernement de Sébastien Lecornu (depuis octobre 2025) Roland Lescure (Économie) et Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l'Intelligence artificielle et du Numérique. Décret n° 2026-272 du 14 avril 2026 d'application de l'article 31.

L'analyse des enjeux

  • Le droit : selon le directeur général de l'ANSSI, entendu par le Sénat en mai 2025, les deux offres hybrides sont conformes sur le papier aux exigences de la qualification et, en principe, à l'abri du Cloud Act.
  • La technique : leur fonctionnement dépend des mises à jour fournies par Microsoft et Google, que la qualification encadre sans pouvoir les garantir.
  • L'industrie : chaque contrat public conclu sur une technologie étrangère est un contrat que les fournisseurs européens n'ont pas pour grandir.

Les risques induits

  • La coupure : un service qui dépend d'un éditeur étranger peut être dégradé sans qu'aucune donnée ne soit transmise. Les sénateurs ont interrogé Microsoft sur le blocage, à la demande des autorités américaines, de la messagerie du procureur de la Cour pénale internationale.
  • Le coût de sortie : plus la migration attend, plus elle coûte, et plus l'argument du « trop tard » gagne.
  • Les dérogations : le décret autorise des exceptions pour les projets engagés ; leur nombre dira si la règle est appliquée.

Qui en profite, qui paie

  • Les gagnants : les éditeurs américains, qui conservent l'État français comme client par l'intermédiaire de licences, et leurs partenaires français.
  • Les payeurs : les fournisseurs européens privés de références publiques, et les citoyens dont les données les plus sensibles sont restées des années hors de la protection voulue.
  • Ce qui n'est pas établi : aucune source ne documente une transmission effective de données publiques françaises aux autorités américaines. Le nombre de dérogations accordées à la doctrine depuis 2021 ne figure dans aucune source publique accessible.

Droit et arguments : la tension entre pragmatisme et souveraineté

L'argument du gouvernementL'objectionLe risque identifié
Les offres hybrides sont qualifiées par l'ANSSI et protégées contre le Cloud Act.La qualification protège l'accès aux données, pas la continuité d'un service qui dépend des mises à jour d'un éditeur étranger.Une souveraineté juridique sans autonomie technique.
Les fournisseurs européens n'offrent pas encore toute la gamme de services nécessaires.Ils ne l'offriront jamais sans commandes publiques : la demande de l'État est l'un des rares leviers pour les faire grandir.Un retard entretenu par celui qui le constate.
Le décret de 2026 rend désormais la protection obligatoire.Il arrive cinq ans après la doctrine, accorde dix-huit mois de migration et prévoit des dérogations.Une règle forte appliquée tardivement.

Sources : circulaire n° 6282/SG du 5 juillet 2021, décret n° 2026-272 du 14 avril 2026, commission d'enquête du Sénat sur la commande publique (auditions de mai et juin 2025, rapport du 9 juillet 2025).

Analyse chiffrée : où va la commande publique

FournisseurCommandes cloud via l'Ugap en 2024Origine
OVHcloud23.4 millions d'eurosFrance
Microsoft9.3 millions d'eurosÉtats-Unis
Outscale4.4 millions d'eurosFrance
Scaleway4.3 millions d'eurosFrance
AWS2.5 millions d'eurosÉtats-Unis
Trois clés de lecture
  • Un tableau qui nuance le procès, pas la dépendance : sur l'hébergement de base acheté par la centrale publique, les fournisseurs français arrivent en tête. Mais sur l'ensemble du marché français des infrastructures et plateformes cloud, Amazon, Microsoft et Google détiennent à eux trois environ 70 % des parts, selon le cabinet Markess.
  • Une photographie partielle : l'Ugap n'est qu'une des centrales d'achat ; les hôpitaux passent par d'autres, et les grands contrats logiciels échappent à ce tableau.
  • Ce que les chiffres ne disent pas : le coût d'une sortie des logiciels américains pour l'ensemble de l'État n'a jamais été évalué publiquement.

Sources : Le Monde Informatique (données Ugap, juillet 2025), Markess, Next, ANSSI.

Recommandations de vigilance citoyenne

  • Lire l'audition de Microsoft France au Sénat : elle dit mieux que tout commentaire où passe la frontière entre promesse et garantie.
  • Demander à son député la publication annuelle des dérogations accordées au décret du 14 avril 2026.
  • Exiger un calendrier de sortie des logiciels étrangers pour les usages les plus sensibles de l'État.
  • Suivre la migration du Health Data Hub, promise pour la fin de 2026 : elle dira si la règle s'applique aussi aux données déjà installées.

Conclusion de l'alerte : une question de sortie

On peut louer une technologie en toute sécurité. On ne peut pas la louer en toute indépendance.

Le « cloud de confiance » pose une question simple : à qui appartient la clé ? La France a su verrouiller l'accès à ses données ; elle n'a pas encore appris à se passer des outils qui les font tourner. Ce n'est pas un scandale, c'est un choix, mais un choix qu'on présentait comme provisoire et qui n'a toujours ni terme ni budget.

« Une transition sans date de fin n'est pas une transition. C'est une installation. »

La confiance protège les données ; seule l'indépendance protège la décision.

Au Sénat, en juin 2025, un dirigeant a répondu « non » sous serment, et ce « non » a fait plus pour la souveraineté numérique que quatre années de doctrine. C'est sur le calendrier de sortie, encore introuvable, que la vigilance citoyenne doit désormais se porter.


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