Trajectoires de puissance · 2000-2024
États-Unis · vingt-cinq ans de puissance, lus pilier par pilier

États-Unis d'Amérique Le pays qui peut tout projeter et commence à douter de tout financer

Sixième épisode d'une lecture en neuf volets, consacré à l'armée américaine et à la défense des États-Unis. En 2024, les États-Unis dépensent pour leurs armées plus que les neuf pays suivants réunis, exportent 43 % des armements majeurs du monde et gardent la seule marine capable d'opérer sur tous les océans. Mais les intérêts nets de leur dette fédérale dépassent désormais leurs dépenses discrétionnaires de défense, et leur industrie peine à reconstituer certains stocks.

Pilier VI · Lecture par la capacité coercitive
Défense et sécurité

2024. Selon le Congressional Budget Office, les États-Unis consacrent davantage aux intérêts de leur dette fédérale qu'à leurs dépenses discrétionnaires de défense, selon les conventions budgétaires du CBO. Au tournant de 2025, l'armée de terre annonce une production d'obus de 155 mm plus que triplée depuis la guerre en Ukraine, encore loin de son objectif de 100,000 par mois.

Les États-Unis demeurent la première puissance militaire du monde par leurs moyens, leur portée et leurs alliances. À la question de la supériorité s'ajoute pourtant celle de sa durabilité : produire, réparer, approvisionner et financer un engagement prolongé.

Ce pilier lit la puissance militaire à travers quatre verbes :

Un
Accumuler
Budgets et arsenaux.
Deux
Projeter
Flottes et bases, présence et portée.
Trois
Convertir
Obtenir des résultats politiques durables.
Quatre
Soutenir
Produire et renouveler dans la durée.
Cinq indicateurs sur vingt-cinq ans

Accumuler, projeter, dissuader, équiper, soutenir

Pour chaque indicateur, on lit la trajectoire sur six points de repère (2000, 2004, 2009, 2014, 2019, 2024) quand la série existe, puis la position américaine dans le monde.

Une frise de lecture qualifie chaque point selon sa nature stratégique. Ce pilier met à l'épreuve le concept stratégique SAPERE du Pilier VI : distinguer accumulation et projection, stocker des moyens et pouvoir les employer durablement à distance.

Les indicateurs mesurent l'accumulation, la projection et le soutien. La conversion de la force en résultats politiques ne se mesure pas par un chiffre : elle est analysée dans la synthèse, théâtre par théâtre.

La question n'est pas de savoir si les États-Unis peuvent encore vaincre. C'est de savoir si un appareil militaire conçu pour une supériorité technologique mondiale est adapté à une confrontation prolongée avec une grande puissance industrielle.

Atout : indicateur favorable à la puissance Neutre : sans impact stratégique décisif Vigilance : signal préoccupant à surveiller Piège : indicateur structurellement défavorable
Une qualification peut évoluer dans le temps : un atout de 2000 peut devenir un piège en 2024.
Indicateur 1 sur 5
Ressources financières : dépenses militaires (A · dollars constants 2023 ; B · % du PIB, SIPRI)
Les États-Unis dépensent plus que les neuf pays suivants réunis, pour un effort revenu au niveau de 2000.
968 Md$ de dépenses militaires en 2024, en dollars constants de 2023 (SIPRI), soit 3,4 % du PIB ; 37 % des dépenses militaires mondiales
A, en dollars constants : 566 milliards en 2000, 795 en 2004, pic de 1,003 milliards en 2009, soit un peu plus de mille milliards, 834 en 2014, 875 en 2019, 968 en 2024.

B, en % du PIB : 3,1 % en 2000, 4,0 % en 2004, 4,9 % en 2009, 3,7 % en 2014, 3,4 % en 2019 comme en 2024.
A · Dépenses militaires en dollars constants de 2023, 2000-2024 (milliards)
2000 2004 2009 2014 2019 2024 566 Md$ 968 Md$
Trajectoire : 566 (2000) → 1,003 (2009) → 834 (2014) → 968 milliards (2024). La hausse n'est pas continue : le budget recule de 2011 à 2015, avec les retraits d'Irak et d'Afghanistan et le plafonnement voté en 2011.
En dollars courants, la dépense passe de 320 à 997 milliards. Cette hausse nominale combine une augmentation importante de la dépense réelle (+71 %) et l'effet de l'inflation ; elle ne doit pas être lue comme un triplement des moyens.
B · Dépenses militaires en % du PIB, 2000-2024
2000 2004 2009 2014 2019 2024 3,1 % 3,4 %
Trajectoire : 3,1 % (2000) → 4,9 % (2009) → 3,4 % (2024). L'effort, rapporté à la richesse nationale, est revenu près de son niveau de 2000.
Pas de projection.
Frise de lecture de puissance
2000 → 2024 · premier budget militaire du monde
Atout
Dépenses militaires 2024, dollars courants (milliards, SIPRI)
France
65
Russie
149 (est.)
Chine
314 (est.)
États-Unis
997
Ce que mesure l'indicateur
Dépenses militaires selon la définition du SIPRI, qui couvre la défense et certaines dépenses voisines (retraites militaires, activités nucléaires militaires). A : en dollars constants de 2023, pour suivre le volume réel. B : en part du PIB, pour mesurer l'effort. Les comparaisons entre pays se font en dollars courants, à part.

Deux mesures, deux questions. Le volume dit quels moyens les États-Unis consacrent à leurs armées ; la part du PIB dit quel effort cela représente pour leur économie. Les deux ne racontent pas la même histoire : le volume a fortement augmenté depuis 2000, l'effort beaucoup moins.

La tendance lourde

Après le 11 septembre 2001, les guerres d'Afghanistan et d'Irak font monter la dépense jusqu'à un pic d'un peu plus de mille milliards de dollars constants en 2009 (1,003 milliards), soit 4,9 % du PIB. Le retrait d'Irak et la loi de plafonnement budgétaire de 2011 la font ensuite reculer : en 2014, elle est inférieure de 17 % au pic de 2009.

Elle remonte à partir de 2017 avec le retour de la compétition entre grandes puissances, désignée comme priorité par la stratégie de défense nationale de 2018. En 2024, les États-Unis dépensent 997 milliards de dollars courants, plus que les neuf pays suivants réunis (984 milliards), mais de peu.

La rupture

La contrainte ne vient pas de l'effort, revenu à 3,4 % du PIB : elle vient de la dette. En 2024, selon le CBO, les intérêts nets de la dette fédérale, environ 880 milliards de dollars, dépassent les dépenses discrétionnaires de défense. Le budget du Pentagone et la charge de la dette relèvent de comptabilités différentes, mais ils puisent dans le même budget fédéral.

Ce croisement résume le titre de ce pilier : la question n'est pas la capacité à dépenser pour la défense, mais la place qu'elle peut garder face aux autres charges de l'État, traitées au Pilier I.

Pourquoi Atout (2000-2024) : Position : premier budget militaire du monde, 37 % des dépenses mondiales en 2024.

Dynamique : volume en hausse de 71 % depuis 2000, effort revenu à 3,4 % du PIB après un pic à 4,9 % en 2009.

Jugement : les moyens restent sans équivalent ; la contrainte nouvelle vient de la charge de la dette, pas de l'effort militaire lui-même.
Indicateur 2 sur 5
Projection mondiale : forces navales (navires de combat, CRS ; marine chinoise, ONI), implantations extérieures et alliances
La marine chinoise compte désormais plus de navires ; la marine américaine garde l'avantage de la projection.
296 navires de combat dans l'US Navy fin septembre 2024 (CRS), contre plus de 370 pour la marine chinoise ; 11 porte-avions, contre deux en service en Chine
318 navires en 2000, 292 en 2004, 285 en 2009, 289 en 2014, 271 en 2015, le plus bas niveau depuis 1945, 290 en 2019, 296 en 2024.

Marine chinoise : 255 en 2015, 360 en 2020, plus de 370 en 2024. Elle dépasse l'US Navy en nombre de navires entre 2015 et 2020.
Navires de combat : US Navy (trait plein) et marine chinoise (tirets), 2000-2024
États-Unis 296 Chine 370 255 (2015) 318 2000 2004 2009 2014 2019 2024
Trajectoire américaine : 318 (2000) → 271 (2015, creux) → 296 (2024). Les deux marines ne comptent pas leurs navires selon les mêmes règles : la comparaison porte sur des ordres de grandeur.
Pas de projection. Depuis 2024 : 288 navires de combat fin septembre 2025 (CRS).
Frise de lecture · projection mondiale
2000 → 2024 · seule marine présente sur tous les océans
Atout
Frise de lecture · rapport de forces dans le Pacifique occidental
2000 → 2014 · supériorité en nombre et en capacités
Atout
2019 → 2024 · dépassée en nombre de navires
Vigilance
Ce que mesure l'indicateur
Nombre de navires de combat (« battle force ships ») de l'US Navy à la fin de chaque exercice budgétaire, selon le Congressional Research Service, et estimations de l'Office of Naval Intelligence pour la marine chinoise. L'indicateur compte des coques, pas leur taille ni leurs capacités.

Le nombre de navires ne dit pas tout. Un porte-avions américain de 100,000 tonnes et une corvette chinoise de 1,500 tonnes comptent chacun pour un. La projection dépend surtout des porte-avions, des sous-marins nucléaires d'attaque, des navires de ravitaillement et de la disponibilité réelle : onze porte-avions ne signifient pas onze groupes aéronavals déployables en même temps.

La tendance lourde

La flotte américaine diminue jusqu'en 2015, puis se stabilise autour de 290 navires. Dans le même temps, la marine chinoise croît très vite : 255 navires en 2015, plus de 370 en 2024. Elle reste surtout une marine régionale, concentrée sur le Pacifique occidental, quand l'US Navy opère sur tous les océans.

Les bases à l'étranger. La projection repose aussi sur un réseau d'implantations : au moins 128 bases dans au moins 51 pays selon le Congressional Research Service (2024). Les estimations plus larges, autour de 750 sites, comptent aussi de petites installations : les deux chiffres ne relèvent pas du même périmètre et ne se comparent pas d'une année sur l'autre.

La Chine ne dispose que d'une base militaire officielle hors de son territoire, à Djibouti.

Les alliances : l'OTAN, une puissance collective sous leadership américain, mais non à disposition automatique de Washington. Les États-Unis ne sont pas seulement la première armée du monde : ils sont au centre du système d'alliances militaires le plus intégré de l'histoire contemporaine. L'OTAN passe de 19 membres en 2000 à 32 en 2024, avec l'entrée de la Suède en mars.

En 2024, les membres de l'Alliance dépensent ensemble 1,506 milliards de dollars pour leurs armées, 55 % du total mondial, dont environ les deux tiers pour les seuls États-Unis (SIPRI). Ce chiffre additionne des budgets nationaux : ce n'est ni le budget de l'OTAN, ni une force disponible d'un seul bloc. L'Alliance multiplie la puissance américaine de trois façons :

Un
Opérationnelle
Commandement intégré, standards communs, exercices : les forces alliées savent combattre ensemble, souvent avec du matériel américain (indicateur 4).
Deux
Géographique
Bases, dépôts prépositionnés et couloirs logistiques en Europe, qui permettent de renforcer vite le flanc oriental.
Trois
Politique
L'article 5 et la garantie nucléaire américaine fondent la défense collective.

La relation est une interdépendance asymétrique. Les Européens dépendent de capacités américaines rares : renseignement et surveillance, ravitaillement en vol, défense antimissile, guerre électronique. Mais la solidarité joue dans les deux sens : l'article 5 n'a été invoqué qu'une fois, le 12 septembre 2001, au profit des États-Unis.

Il oblige chaque allié à prendre les mesures qu'il juge nécessaires, pas à une réponse militaire automatique et identique.

Le cadre change en vingt-cinq ans : élargissement à l'Europe centrale et orientale en 2004, mission en Afghanistan sous commandement de l'OTAN de 2003 à 2014, puis retour de la défense collective après l'annexion de la Crimée en 2014. Les alliés s'engagent alors à consacrer 2 % de leur PIB à la défense : trois le font en 2014, vingt-trois en 2024 selon l'OTAN.

Dans le Pacifique, les États-Unis s'appuient sur des alliances bilatérales, avec le Japon, la Corée du Sud, l'Australie et les Philippines, et sur le partenariat AUKUS conclu en 2021 avec l'Australie et le Royaume-Uni. Les forces européennes ne se convertiraient pas automatiquement en puissance disponible face à la Chine : l'OTAN est à la fois un multiplicateur de puissance et un engagement stratégique.

La rupture

L'écart se joue désormais dans la durée. La marine chinoise se renforce plus vite que l'américaine ne se renouvelle, et le Pacifique occidental est son théâtre proche, quand l'US Navy doit y projeter ses forces depuis l'autre côté de l'océan.

C'est le lien avec l'indicateur 5 : ce n'est pas seulement la taille des flottes qui compte, mais la capacité de chaque pays à construire, réparer et remplacer ses navires.

Pourquoi deux frises : Projection mondiale : Atout sur toute la période, seule marine capable d'opérer sur tous les océans.

Rapport de forces dans le Pacifique occidental : Vigilance depuis la fin des années 2010, quand la marine chinoise devient la première en nombre de navires ; l'US Navy reste première en tonnage, en porte-avions et en sous-marins nucléaires.

Dynamique : flotte stable autour de 290 navires, face à une marine chinoise en forte croissance.

Jugement : la supériorité de projection demeure ; la vigilance tient au rapport de forces dans le Pacifique occidental et au rythme de renouvellement.
Indicateur 3 sur 5
Dissuasion nucléaire : A · stock officiel d'ogives (DOE) ; B · ogives déployées et stocks en 2024 (FAS)
Les États-Unis ont réduit leur stock d'ogives des deux tiers, et restent à parité avec la Russie.
3,748 ogives dans le stock nucléaire militaire américain fin septembre 2023, dernier chiffre officiel retenu ici (département de l'Énergie), contre 10,577 en 2000
A, stock officiel : 10,577 ogives en 2000, 8,570 en 2004, 5,113 en 2009, 4,717 en 2014, 3,805 en 2019, 3,748 en 2023.

B, en 2024 (FAS) : 1,770 ogives déployées, à parité avec la Russie (1,710) ; la Chine en compte 500 au total, la France 290.
A · Stock officiel d'ogives nucléaires américaines, 2000-2023
2000 2004 2009 2014 2019 2023 10,577 3,748
Trajectoire : 10,577 (2000) → 5,113 (2009) → 3,748 (2023). Le département de l'Énergie publie le stock avec un an de décalage.
Pas de projection. Depuis 2024 : le traité New START, dernier accord de limitation entre les États-Unis et la Russie, arrive à expiration le 5 février 2026.
B · Ogives déployées et stock militaire en 2024 (Federation of American Scientists)
Pays (2024)Ogives déployéesStock militaire
États-Unis1,7703,708
Russie1,7104,380
Chine24500
France280290
Royaume-Uni120225
Les deux colonnes ne mesurent pas la même chose : les ogives déployées sont montées sur des missiles ou présentes sur des bases opérationnelles ; le stock militaire comprend aussi les ogives en réserve. Chaque comparaison se fait dans la même colonne. Il s'agit d'estimations, et la notion d'ogive déployée ne recouvre pas exactement le même statut opérationnel d'un pays ou d'un vecteur à l'autre. La courbe A est grise : une baisse du stock n'est en soi ni un progrès ni un affaiblissement.
Frise de lecture de puissance
2000 → 2024 · parité avec la Russie, triade complète
Atout
Ce que mesure l'indicateur
A : nombre d'ogives du stock nucléaire militaire américain, publié par le département de l'Énergie (DOE). B : ogives déployées et stocks militaires des puissances nucléaires en 2024, estimés par la Federation of American Scientists (FAS), avec la même méthode pour chaque pays.

La dissuasion ne se mesure pas au seul nombre d'ogives. Elle dépend de leur capacité à survivre à une première frappe, de la diversité des vecteurs (missiles terrestres, sous-marins, bombardiers), de la doctrine et des mécanismes de vérification entre adversaires. Une réduction du nombre d'ogives n'est, à elle seule, ni un affaiblissement ni un progrès.

La tendance lourde

Le stock américain passe de 10,577 ogives en 2000 à 3,748 en 2023. Cette baisse suit les traités de réduction signés avec la Russie, jusqu'au traité New START, entré en vigueur en 2011, qui limite chaque pays à 1,550 ogives stratégiques déployées selon ses règles de décompte.

Les États-Unis gardent une triade complète : missiles intercontinentaux Minuteman III, sous-marins lanceurs d'engins de la classe Ohio, bombardiers B-52 et B-2. Les trois composantes font l'objet de programmes de renouvellement et de modernisation, avec des calendriers distincts : missile Sentinel, sous-marins Columbia, bombardier B-21.

La rupture

La rupture vient de la Chine. Avec environ 500 ogives en 2024, elle reste loin des États-Unis et de la Russie, mais son arsenal croît rapidement. Pour la première fois, les États-Unis doivent penser leur dissuasion face à deux grandes puissances nucléaires à la fois.

Le cadre de maîtrise des armements se défait en parallèle : la Russie suspend sa participation à New START en 2023, et aucun accord n'associe la Chine.

Pourquoi Atout (2000-2024) : Position : parité avec la Russie pour les ogives déployées, triade complète.

Dynamique : stock réduit des deux tiers depuis 2000, modernisation de toute la triade engagée.

Jugement : la dissuasion américaine reste crédible ; la vigilance porte sur la montée de l'arsenal chinois et la fin des accords de limitation.
Indicateur 4 sur 5
Transferts d'armements : part des États-Unis dans les transferts internationaux d'armements majeurs, en volume (SIPRI, périodes de cinq ans)
Les États-Unis réalisent 43 % des transferts d'armements majeurs du monde, vers 107 États.
43 % des transferts internationaux d'armements majeurs en 2020-2024, en volume (SIPRI), vers 107 États, contre 9,6 % pour la France et 7,8 % pour la Russie
31 % en 2000-2004, derrière la Russie, 30 % en 2005-2009, 31 % en 2010-2014, 35 % en 2015-2019, 43 % en 2020-2024.

Premiers destinataires en 2020-2024 : Arabie saoudite (12 %), Ukraine (9,3 %), Japon (8,8 %), Qatar (7,7 %), Australie (6,7 %).
Part des États-Unis dans les transferts d'armements majeurs, par périodes de cinq ans (%)
2000-04 2005-09 2010-14 2015-19 2020-24 31 % 43 %
Trajectoire : 31 % (2000-2004) → 35 % (2015-2019) → 43 % (2020-2024). Chaque point couvre cinq ans ; les parts anciennes viennent d'éditions antérieures du SIPRI, qui révise ses séries.
Pas de projection.
Frise de lecture de puissance
2000 → 2024 · premier ou deuxième exportateur, puis 43 % du total
Atout
Part des transferts d'armements majeurs, 2020-2024 (%, SIPRI)
Russie
7,8
France
9,6
États-Unis
43
Ce que mesure l'indicateur
Part des États-Unis dans le volume des transferts internationaux d'armements majeurs (avions, navires, blindés, missiles, systèmes de défense aérienne), mesurée par le SIPRI sur des périodes de cinq ans. L'indicateur du SIPRI mesure un volume de matériels, pas une valeur monétaire ; il compte les ventes, les dons et les productions sous licence.

Les transferts d'armes sont un levier d'influence militaro-industriel. Un pays qui achète des avions américains dépend pendant des décennies des pièces, de la maintenance, des mises à jour et de la formation. Il en découle une interdépendance asymétrique, plutôt qu'une simple dépendance : les clients y gagnent aussi l'accès aux technologies et à l'alliance américaines.

La tendance lourde

La part américaine reste autour de 30 % pendant quinze ans, puis augmente nettement après 2015. Le recul russe y contribue : la Russie, première exportatrice en 2000-2004, ne représente plus que 7,8 % en 2020-2024, sous l'effet des sanctions et de la guerre en Ukraine, qui absorbe sa production.

Chaque F-35 vendu à la Pologne, au Japon ou à l'Australie crée une relation de trente à quarante ans :

Un
La maintenance
Les logiciels restent américains.
Deux
Les mises à jour
Les systèmes de combat évoluent depuis Washington.
Trois
La formation
Les pilotes sont formés selon les normes américaines.
Quatre
Les munitions
Seules les munitions certifiées sont utilisables.
La rupture

Depuis 2022, l'Ukraine devient le deuxième destinataire des armes américaines. La guerre montre la double face de cet atout : les transferts renforcent un partenaire, mais ils puisent dans les stocks américains, que l'industrie doit ensuite reconstituer.

C'est ce qui relie cet indicateur au suivant : la capacité d'exporter dépend de la capacité de produire.

Pourquoi Atout (2000-2024) : Position : premier exportateur mondial, 43 % des transferts en 2020-2024, vers 107 États.

Dynamique : part en hausse depuis 2015, à la faveur du recul russe et de la demande liée à la guerre en Ukraine.

Jugement : un levier d'influence durable, limité par les capacités de production et la reconstitution des stocks.
Indicateur 5 sur 5
Soutien industriel : A · part de la construction navale marchande mondiale (jauge brute livrée, CNUCED) ; B · capacités de livraison observées en 2024
La Chine construit plus de la moitié des navires marchands du monde ; les États-Unis, 0,04 %.
0,04 % de la jauge brute des navires marchands livrés dans le monde en 2024 provient de chantiers américains (CNUCED), contre 54,6 % pour la Chine
A, construction navale marchande : États-Unis 0,33 % en 2014, 0,20 % en 2019, 0,04 % en 2024 ; Chine 35,9 %, 35,0 %, puis 54,6 %. La série CNUCED retenue pour cette fiche couvre 2014-2024 : c'est une observation sur dix ans, pas sur vingt-cinq.

B, production militaire : obus de 155 mm, environ 14,000 par mois avant 2022, 28,000 en octobre 2023, production plus que triplée depuis 2022 selon l'US Army (février 2025).
A · Part de la construction navale marchande mondiale, Chine et États-Unis (jauge brute livrée, %)
35,9 % 0,33 % 2014 35,0 % 0,20 % 2019 54,6 % 0,04 % 2024 Chine États-Unis
Jauge brute des navires marchands de mer livrés, d'au moins 100 de jauge brute (CNUCED). Ce n'est ni un poids, ni un nombre de navires, ni une mesure de leur sophistication. Corée du Sud : 28,0 % en 2024 ; Japon : 12,6 %.
Pas de projection. La jauge brute livrée mesure un résultat commercial annuel, sensible aux types de navires et aux commandes : 0,04 % ne signifie pas que les États-Unis ne disposent que de 0,04 % des capacités navales mobilisables.
Frise de lecture · A, construction navale marchande (et non toute la base industrielle)
2000 → 2009 · hors de la série retenue
n/d
2014 → 2024 · moins de 0,5 % du monde
Piège
B · Capacités de livraison observées en 2024
DomaineMesure 2024Avant ou objectifSource
MunitionsObus de 155 mm : environ 28,000 par mois en octobre 2023 ; production « plus que triplée » depuis 2022, selon l'US Army (février 2025)Environ 14,000 par mois avant 2022 ; objectif de 100,000 par mois pour octobre 2025 (depuis 2024 : environ 36,000 en mars 2026)Pentagone via le CSIS ; US Army ; inspection générale du Pentagone
Défense antimissileIntercepteurs PAC-3 MSE : plus de 500 produits en 2024Objectif annoncé en octobre 2024 : 650 par anLockheed Martin
Programmes d'armementOnze ans en moyenne pour livrer une première capacitéTrois ans de plus que prévu au départGAO, 2024
Une capacité annoncée n'est pas une production livrée : le tableau les distingue. Les trois lignes ne s'additionnent pas.
Frise de lecture · B, capacités de livraison
2024 · montée en cadence réelle, mais lente
Vigilance
Ce que mesure l'indicateur
Cet indicateur ne mesure pas combien de temps les États-Unis pourraient combattre. Il examine deux conditions industrielles de la durée : la profondeur de leur écosystème maritime (A, CNUCED) et leur capacité observée à livrer certains équipements et munitions (B).

Une grande industrie navale marchande constitue un réservoir de compétences, de fournisseurs et d'infrastructures mobilisables. Elle ne se convertit pas automatiquement en capacités de construction ou de réparation de navires de combat : un porte-conteneurs n'est pas un destroyer.

La domination chinoise dans la construction civile ne prouve donc pas une supériorité navale militaire ; elle révèle une profondeur industrielle que les États-Unis n'ont plus à la même échelle.

La tendance lourde

Les chantiers américains construisent encore les navires de guerre les plus complexes du monde, porte-avions nucléaires et sous-marins, mais ils en livrent peu et lentement. Leur base civile a presque disparu : 0,04 % de la jauge mondiale en 2024. La Chine, la Corée du Sud et le Japon construisent 95 % des navires marchands du monde.

Pour les munitions, la guerre en Ukraine a servi de test. Les États-Unis produisaient environ 14,000 obus de 155 mm par mois avant 2022. Ils en produisent environ 28,000 en octobre 2023, et l'US Army annonce en février 2025 une production plus que triplée depuis 2022. L'objectif de 100,000 par mois était fixé à octobre 2025 ; depuis 2024, l'inspection générale du Pentagone relève environ 36,000 obus par mois en mars 2026.

La rupture

La difficulté tient moins à l'argent qu'au temps. Selon le GAO, les grands programmes d'armement mettent en moyenne onze ans à livrer une première capacité, trois de plus que prévu. Une usine de munitions, un chantier naval ou une chaîne de missiles ne se construisent pas en quelques mois.

La question stratégique se pose donc au conditionnel : la supériorité militaire américaine peut-elle se maintenir dans un conflit prolongé si les États-Unis reconstituent leurs forces moins vite que leur principal concurrent ?

Pourquoi deux frises : A, profondeur maritime : Piège depuis 2014, avec moins de 0,5 % de la construction navale marchande mondiale.

B, capacités de livraison : Vigilance en 2024, avec une montée en cadence réelle mais lente.

Jugement : la base industrielle de défense n'est pas un Piège dans son ensemble ; c'est sa capacité à produire vite et en masse qui est en question.
Encadré

Le renseignement, l'avantage invisible

Aucun des cinq indicateurs ne mesure l'un des premiers atouts militaires américains : le renseignement. Dix-huit agences, coordonnées par le directeur du renseignement national, disposent pour l'exercice 2024 d'un budget publié de 106 milliards de dollars, 76,5 milliards pour le renseignement national et 29,8 milliards pour le renseignement militaire.

Les comparaisons internationales sont limitées par les différences de périmètre et de transparence.

Cet avantage repose sur des satellites d'observation et d'écoute à couverture mondiale et sur l'alliance de partage dite des « Five Eyes », avec le Royaume-Uni, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Fin 2021, Washington rend publics les préparatifs de l'invasion russe de l'Ukraine : la déclassification devient un instrument diplomatique, qui prévient les alliés et prive Moscou de l'effet de surprise.

Le renseignement a aussi ses échecs : les attentats du 11 septembre 2001, les armes de destruction massive irakiennes qui n'existaient pas en 2003, la chute de Kaboul en 2021, plus rapide que prévu. Un excellent renseignement ne garantit ni la bonne décision, ni le résultat politique.

Synthèse trajectoire 25 ans

Trois mouvements d'une puissance qui domine les moyens et doute de la durée

Trois mouvements
Premier mouvement · 2000-2009
La guerre contre le terrorisme

Après le 11 septembre 2001, les États-Unis renversent les talibans en quelques semaines, puis le régime de Saddam Hussein en 2003. Le 12 septembre 2001, l'OTAN invoque pour la seule fois de son histoire l'article 5, en soutien aux États-Unis ; en 2004, elle s'élargit à sept pays d'Europe centrale et orientale. La dépense militaire culmine en 2009 à 4,9 % du PIB.

Les victoires militaires sont rapides ; la stabilisation politique échoue. En Irak comme en Afghanistan, la supériorité des moyens ne suffit pas à bâtir des États durables : c'est la limite de la conversion, dans un type de guerre précis.

Deuxième mouvement · 2010-2016
La contraction

Le retrait d'Irak et la loi de plafonnement de 2011 font reculer le budget ; la flotte tombe à 271 navires en 2015, son plus bas niveau depuis 1945. Le traité New START réduit les arsenaux.

Après l'annexion de la Crimée en 2014, l'OTAN revient à la défense collective : engagement des 2 % du PIB au sommet du pays de Galles, bataillons multinationaux dans les pays baltes et en Pologne à partir de 2017.

La conversion réussit pourtant ailleurs : la coalition menée par les États-Unis, appuyée sur des forces locales, détruit le territoire de l'État islamique entre 2014 et 2019. La dissuasion et les alliances contribuent à prévenir un affrontement direct en Europe et en Corée, sans qu'on puisse isoler leur effet de celui des autres facteurs.

Troisième mouvement · 2017-2024
Le retour de la compétition entre grandes puissances

La stratégie de défense nationale de 2018 désigne la Chine et la Russie comme priorités. Le budget remonte, les exportations atteignent 43 % des transferts mondiaux, et la guerre en Ukraine, à partir de 2022, fait des États-Unis le premier soutien militaire de Kiev. La Finlande en 2023 et la Suède en 2024 rejoignent l'OTAN, qui compte désormais 32 membres.

Elle révèle aussi les limites industrielles : stocks de munitions entamés, cadences lentes à relever, marine chinoise plus nombreuse et chantiers chinois sans équivalent. Le retrait d'Afghanistan, en août 2021, clôt vingt ans de guerre sur un échec politique.

Phrase pivot

Distinguer accumulation et projection conduit à ce diagnostic : la capacité mondiale de projection demeure, tandis que sa conversion politique et son soutien industriel doivent être évalués séparément, théâtre par théâtre.

La supériorité américaine se mesure à ce qu'elle peut déployer. Sa résilience se mesure à ce qu'elle peut reconstruire.

Elle tient aussi à ce que les États-Unis peuvent organiser autour d'eux : leur supériorité repose autant sur la puissance qu'ils possèdent que sur celle qu'ils coordonnent avec leurs alliés, à condition que ces alliés leur fassent confiance.

Depuis 2024

Le traité New START arrive à expiration le 5 février 2026. La flotte de combat compte 288 navires fin septembre 2025. Au sommet de La Haye, en juin 2025, les membres de l'OTAN s'engagent à porter leurs dépenses de défense et de sécurité à 5 % de leur PIB d'ici 2035.

Projection 2025-2035

Une projection publiée pèse sur la décennie : le CBO prévoit que les intérêts nets de la dette fédérale atteignent 1,700 milliards de dollars en 2034 (perspectives de juin 2024). La défense devra trouver sa place dans un budget fédéral de plus en plus contraint.

Trajectoire 1

Dans une première trajectoire, les États-Unis maintiennent leur supériorité de projection et leurs alliances, laissent aux Européens une part croissante de leur propre défense, relèvent lentement leurs cadences industrielles et évitent un conflit prolongé avec la Chine. La dissuasion fonctionne, sans que la question de la durée soit tranchée.

Trajectoire 2

Dans une deuxième trajectoire, plus favorable, une politique industrielle de défense, avec les alliés coréens et japonais pour la construction navale, reconstitue une profondeur de production. Les États-Unis l'ont déjà fait : entre 1941 et 1945, ils ont multiplié leur production militaire en quelques années.

Trajectoire 3

Dans une troisième trajectoire, un conflit prolongé dans le Pacifique met à l'épreuve les stocks et les chantiers. La supériorité technologique initiale ne suffit plus : la capacité à remplacer les pertes, réparer et approvisionner devient déterminante, aux côtés des alliances, de la géographie et des stocks.

La question décisive n'est pas de savoir qui possède les meilleures armes, mais qui peut les produire, les réparer et les financer le plus longtemps.
Cinq indicateurs de bascule à surveiller jusqu'en 2030
1
La production d'obus de 155 mm atteint-elle 100,000 par mois ?

L'objectif était fixé à octobre 2025 et n'est pas atteint : environ 36,000 par mois en mars 2026, selon l'inspection générale du Pentagone. Il mesure la capacité de l'industrie à monter en cadence.

Signal positif
Nouvelles usines de chargement, contrats pluriannuels, cadence tenue.
Signal négatif
Objectif de nouveau repoussé, goulots d'étranglement sur les explosifs et les composants.
2
La flotte de combat américaine repasse-t-elle au-dessus de 300 navires ?

Elle compte 296 navires fin 2024 et 288 fin 2025 ; l'objectif de la Navy est bien supérieur.

Signal positif
Livraisons dans les délais de frégates, de sous-marins et de navires de soutien.
Signal négatif
Retraits de navires anciens plus rapides que les livraisons, retards des programmes.
3
Les intérêts nets de la dette restent-ils durablement au-dessus du budget de défense ?

Le croisement de 2024 peut être passager ou durable ; le CBO prévoit leur hausse.

Signal positif
Stabilisation de la dette et des taux d'intérêt.
Signal négatif
Hausse continue des intérêts, pression sur les crédits d'équipement.
4
Un nouvel accord de limitation des armes nucléaires succède-t-il à New START ?

Sans accord, il n'y a plus de plafond ni d'inspections mutuelles entre les deux premiers arsenaux du monde.

Signal positif
Accord ou engagements réciproques avec la Russie, ouverture d'un dialogue avec la Chine.
Signal négatif
Course aux armements à trois, hausse des arsenaux déployés.
5
La part américaine de la construction navale marchande dépasse-t-elle 1 % ?

Un tel seuil, repère de suivi choisi par SAPERE, signalerait une relance réelle des chantiers civils.

Signal positif
Investissements dans les chantiers, partenariats avec la Corée du Sud et le Japon, commandes publiques.
Signal négatif
Part toujours proche de zéro, dépendance accrue aux chantiers d'Asie.
Signature

Les États-Unis demeurent la première puissance militaire mondiale par leurs moyens, leur portée et leurs alliances. Leur défi est désormais de transformer cette supériorité en résultats politiques durables, et de disposer d'une base industrielle capable de la soutenir face à un adversaire de puissance comparable.


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