États-Unis d'Amérique Le pays qui a inventé le numérique et sous-traite ses puces
9 août 2022. Le président Biden promulgue le CHIPS and Science Act. Cinquante-deux milliards de dollars pour que les États-Unis, qui ont inventé le transistor en 1947 à Bell Labs, puissent de nouveau fabriquer leurs propres puces sur leur propre sol.
Un journaliste résume la situation en une question : comment le pays qui a créé Intel, Qualcomm et Nvidia se retrouve-t-il à dépendre d'une entreprise taïwanaise pour la quasi-totalité de ses puces les plus avancées ?
Cette dépendance résulte de spécialisations d'entreprises, de différences de coûts et d'écosystèmes industriels, ainsi que de choix de politique publique. Leur efficacité économique n'en a pas supprimé les risques géopolitiques. Cette spécialisation a longtemps procuré des avantages économiques, tout en accumulant des risques.
En 2022, la fragilité géopolitique qu'elle engendre est devenue trop visible pour rester ignorée. Cinq indicateurs mesurent cette trajectoire d'une domination qui se déplace vers le haut de la chaîne de valeur.
Concevoir sans fabriquer : la stratégie et ses limites
Pour chaque indicateur, on lit la trajectoire complète sur six photographies (2000, 2004, 2009, 2014, 2019, 2024), puis la position américaine dans le monde.
Une frise de lecture qualifie chaque photographie selon sa nature stratégique. Ce pilier met à l'épreuve le concept central du Pilier II dans la doctrine SAPERE : graduer les affirmations.
Ce pilier examine d'abord l'industrie américaine dans son ensemble (indicateurs 1, 2 et 5), puis prend les semi-conducteurs comme révélateur de l'écart entre maîtrise technologique et capacités de production (indicateurs 3 et 4).
Les États-Unis sont "premiers" en R&D, mais troisièmes au GII. "Premiers en conception" de semi-conducteurs (65 % de la valeur mondiale), mais 10 % seulement de la capacité de fabrication. "Leaders en brevets" pendant vingt ans, puis dépassés en volume par la Chine. Chaque superlatif mérite une précision.
Et derrière tous ces indicateurs court une question que ce pilier touche sans la résoudre : une puissance peut-elle rester dominante durablement si elle perd trop de maîtrise sur la matérialité de son propre système technique ?
3,0 %
5,0 %
16,4 %
17,2 %
28,1 %
Pour repère en 2024 : Chine 26,3 %.
18 %
24 %
26 %
35 %
50 %
Les exports de haute technologie mesurent la capacité d'un pays à produire et exporter des biens à forte valeur ajoutée intellectuelle. Un score élevé signale une économie dont l'avantage comparatif repose sur le savoir plutôt que sur le coût du travail. La doctrine SAPERE fixe le seuil Atout à 25 %, niveau au-dessus duquel la structure exportatrice comporte une part élevée de biens à haute intensité technologique.
La tendance lourdeDans la série actuelle, la part des produits de haute technologie recule de 29,9 % en 2007 et 24,4 % en 2009 à 18,7 % en 2019, puis remonte à 24,3 % en 2024.
Le socle reste solide : les États-Unis exportent constamment des aéronefs (Boeing), des équipements médicaux, des produits pharmaceutiques, des instruments scientifiques et des équipements de défense avancés.
Le recul de 2009 à 2019 traduit une tension structurelle : la Chine se situe autour de 30 % depuis 2009 (26 % en 2024), au-dessus des États-Unis.
La montée en gamme technologique chinoise (semi-conducteurs de puissance, batteries, véhicules électriques, équipements de télécommunication) a érodé l'avantage comparatif américain dans plusieurs segments autrefois dominés.
Depuis 2009, la part observée reste sous le seuil SAPERE de 25 %, malgré le rebond récent. Cet indicateur mesure la composition des exportations manufacturières, non l'ensemble de la puissance technologique américaine : il ne compte ni les logiciels, ni les services numériques, ni les redevances de propriété intellectuelle.
La ruptureLa rupture de cet indicateur se joue dans le secteur des semi-conducteurs. Si les usines TSMC Arizona et Intel Ohio atteignent leur pleine capacité avant 2030, une partie des puces avancées (classées en haute technologie) pourrait être produite et exportée depuis le sol américain. Ce scénario pourrait porter le ratio au-delà de 25 % d'ici 2030.
C'est une hypothèse SAPERE, pas une prévision publiée, et l'une des hypothèses testables de la série.
Dynamique : baisse jusqu'en 2019, puis remontée.
Jugement : le ratio ne compte que les biens : il ignore les logiciels, les services numériques et les redevances de propriété intellectuelle, où les États-Unis sont les premiers exportateurs mondiaux.
Il appelle la vigilance sur l'industrie, pas un verdict sur la technologie américaine.
Limite : la série actuelle commence en 2007. Les valeurs de 2000 et 2004, publiées dans une ancienne série de la Banque mondiale, ne sont pas raccordées ici, comme au Pilier II Chine.
Pour les puces logiques les plus avancées, elle est nulle en 2019 comme en 2022. Les premières usines américaines de ce niveau (TSMC en Arizona, Intel dans le même État) ne produisent en volume qu'à partir de fin 2024 et 2025.
0 %
31 %
69 %
C'est la mesure la plus directe de ce que le pays peut produire lui-même en cas de crise. Elle ne dit pas quelle part des puces consommées aux États-Unis est importée : aucune source publique ne donne ce taux de manière fiable. Repère français : l'Europe entière détenait environ 8 % de la capacité mondiale en 2022.
La tendance lourdeLa part américaine baisse depuis trente ans : 37 % en 1990, 19 % en 2000, 10 % en 2022. Les usines se construisent surtout en Asie, où les aides publiques et les coûts rendent une usine de pointe moins chère à bâtir et à faire tourner.
Le phénomène est plus marqué encore pour les puces les plus fines, celles qui font tourner les téléphones, les centres de données et l'intelligence artificielle : en 2019, 92 % de cette capacité est à Taïwan et 8 % en Corée du Sud.
La ruptureLe CHIPS Act de 2022 inverse la pente pour la première fois. SIA et BCG projettent un triplement de la capacité américaine entre 2022 et 2032 et une part de 28 % de la logique avancée à cet horizon.
Ces chiffres restent des projections. Les premières puces de pointe sortent des usines de TSMC en Arizona fin 2024 ; l'usine d'Intel à Chandler est annoncée pleinement opérationnelle en octobre 2025. Le rattrapage dépendra de la mise en service effective des autres projets.
Dynamique : baisse continue depuis 1990, puis premier redressement attendu avec le CHIPS Act.
Jugement : avant fin 2024, les États-Unis ne disposent d'aucune capacité de fabrication de logique avancée sur leur sol, alors que l'intelligence artificielle et une partie des systèmes de défense en dépendent.
C'est une dépendance critique, même si leurs entreprises conçoivent ces puces.
La qualification porte sur la situation qui prévaut jusqu'à fin 2024 : les premières puces avancées ne sortent des usines d'Arizona qu'au cours des dernières semaines de l'année.
Le territoire américain pèse peu dans la fabrication (10 %) et l'assemblage (3 %), dominés par l'Asie.
| Segment | Poids | Compté selon | États-Unis | Premier rival |
|---|---|---|---|---|
| Logiciels de conception et propriété intellectuelle | 3 % | le siège des entreprises | 74 % → 68 % | Europe 25 % |
| Conception des puces logiques | 30 % | le siège des entreprises | 67 % → 65 % | Taïwan 11 % |
| Équipements de fabrication | 12 % | le siège des entreprises | 41 % → 47 % | Japon 26 % |
| Composants analogiques et capteurs | 17 % | le siège des entreprises | 37 % → 41 % | Japon 18 % |
| Mémoire | 9 % | le siège des entreprises | 29 % → 25 % | Corée du Sud 60 % |
| Matériaux | 5 % | le siège des entreprises | 11 % → 9 % | Taïwan 28 % |
| Fabrication des plaquettes | 19 % | le lieu des usines | 12 % → 10 % | Chine 24 %, Taïwan 18 % |
| Assemblage, test et emballage | 6 % | le lieu des usines | 2 % → 3 % | Chine 30 %, Taïwan 28 % |
L'indicateur sépare deux questions que l'on confond souvent : qui possède les entreprises qui conçoivent et équipent, et où se trouvent les usines qui fabriquent. Les États-Unis sont forts sur la première, faibles sur la seconde. Repère européen : l'Europe pèse 25 % des logiciels de conception mais environ 9 % de la fabrication.
La tendance lourdeDepuis les années 1990, l'industrie américaine des puces s'est spécialisée. Qualcomm, Nvidia, Apple et AMD, qui cède ses usines en 2009, conçoivent et confient la fabrication à TSMC et Samsung. Intel garde ses usines, mais prend du retard sur les procédés les plus fins à la fin des années 2010.
Cette spécialisation rapporte : la conception représente 30 % de la valeur de toute la chaîne, et les entreprises américaines en captent les deux tiers. Elle a aussi un coût géopolitique : les étapes physiques sont concentrées en Asie, à Taïwan surtout.
La ruptureLes deux points de mesure, 2019 et 2022, montrent une position stable à 38 %. La conception recule légèrement (67 % à 65 %), les équipements progressent (41 % à 47 %), la fabrication sur le sol américain recule encore (12 % à 10 %).
La rupture attendue se joue dans les usines : c'est l'objet de l'indicateur 3 et du CHIPS Act. La position américaine dans la conception et les équipements, elle, donne à Washington un levier réel, celui des contrôles à l'exportation imposés à la Chine depuis 2022.
Dynamique : position stable entre 2019 et 2022 ; la fabrication sur le sol américain continue de reculer.
Jugement : les États-Unis contrôlent les points de passage de la chaîne mondiale, ce qui leur donne un pouvoir de pression ; les maillons qu'ils ne contrôlent pas, en Asie, restent leur vulnérabilité, mesurée à l'indicateur 3.
Une dizaine d'entreprises américaines ont franchi le seuil de 1,000 milliards de dollars de valeur en Bourse avant fin 2024 ; aucune entreprise au monde ne l'avait atteint en 2000.
L'indicateur mesure la profondeur et la force financière du capitalisme américain, pas l'innovation elle-même : il compte aussi bien des banques, des assureurs, des distributeurs ou des pétroliers que des entreprises technologiques. Repère français : la France comptait une soixantaine d'entreprises dans le même classement.
La tendance lourdeLa part américaine du classement recule de 2003 à 2012, à mesure que les grandes entreprises chinoises, publiques pour la plupart, y entrent en nombre. Elle remonte ensuite, portée par trois familles d'entreprises :
La force du vivier tient moins au nombre qu'à la taille des plus grands. En 2024, sept entreprises technologiques représentent plus de 30 % de la valeur de l'indice boursier S&P 500, une concentration sans précédent.
Cette concentration rend l'ensemble sensible à un retournement de la valeur des entreprises liées à l'intelligence artificielle, ou à une grande décision contre les monopoles.
Jugement : un vivier d'entreprises de cette taille donne aux États-Unis des capacités d'investissement et d'influence sans équivalent ; sa concentration sur quelques géants technologiques en est la fragilité.
Trois mouvements d'une puissance qui remonte la chaîne de valeur
En 2000, les États-Unis publient les brevets les plus influents, forment les meilleurs ingénieurs, détiennent encore 19 % de la capacité mondiale de fabrication de puces, et la haute technologie pèse lourd dans leurs exportations manufacturées (29,9 % en 2007, premier point de la série actuelle).
Mais le choix est déjà en train de se faire : les entreprises américaines externalisent la fabrication physique pour concentrer leurs marges sur la conception, les standards et la distribution. Intel conserve ses usines mais délègue progressivement à Taiwan Semiconductor ; Qualcomm, Nvidia et bientôt Apple adoptent le modèle « sans usine », apparu dans les années 1980. Les usines ferment aux États-Unis, les bureaux d'ingénierie s'agrandissent.
La valeur monte dans la chaîne, la production physique descend.
La crise financière de 2008 révèle la fragilité du modèle. Mais sur le Pilier II, la vraie rupture n'est pas 2008 : c'est l'accélération de la montée en puissance technologique chinoise.
La Chine passe du 43e rang au Global Innovation Index (2009) au 14e (2019), puis au 11e (2024) ; sa dépense de recherche monte de 0,9 % du PIB en 2000 à 2,6 % en 2023, et ses demandes de brevets internationaux approchent 60,000 par an.
L'écart reste important en qualité, mais il se réduit en volume à une vitesse que peu d'analystes avaient anticipée.
La crise des puces de 2020-2022 n'est que le révélateur d'une vulnérabilité qui se construisait depuis vingt ans. La montée technologique chinoise est réelle, mais réductrice à décrire comme un simple rattrapage organique.
Elle résulte aussi de transferts de technologie sous contrainte documentés par l'OMC et les chambres de commerce étrangères, de subventions d'État non comparables à ce que permettent les économies de marché occidentales, d'un accès asymétrique au marché mondial que les partenaires commerciaux dénoncent depuis vingt ans, et d'une politique industrielle coordonnée à l'échelle du parti-État dont l'ampleur n'a pas d'équivalent dans les démocraties libérales.
Ce n'est pas une disqualification de l'effort chinois : c'est une précision analytique indispensable pour comprendre ce que les États-Unis affrontent réellement.
Le CHIPS Act de 2022 marque un tournant : pour la première fois depuis les années 1980, les États-Unis mettent en place une politique industrielle explicite dans les semi-conducteurs.
Parallèlement, la révolution de l'intelligence artificielle recentre les avantages américains sur leurs points forts :
Graduer les affirmations sur la puissance technologique américaine conduit à un diagnostic précis : les États-Unis dominent la conception et plusieurs technologies indispensables à la production mondiale, mais ils ont perdu une grande partie de la capacité de fabrication située sur leur propre sol.
L'indicateur 3 mesure une vulnérabilité territoriale ; l'indicateur 4 explique pourquoi elle ne vaut pas perte générale de domination technologique. Maîtriser une industrie, ce n'est pas seulement fabriquer sur son sol : c'est aussi tenir ses équipements, ses procédés, ses logiciels et ses matériaux.
Ce n'est pas une faiblesse cachée derrière une façade brillante : ce sont des choix d'entreprises, soutenus par les politiques publiques, dont les limites géopolitiques sont devenues visibles avec la crise des puces de 2020-2022.
Mais cette thèse comporte sa propre limite, que le CHIPS Act illustre involontairement : si la fabrication était vraiment secondaire dans la hiérarchie des valeurs, Washington n'aurait pas engagé 39 milliards de dollars d'aides directes, plus un crédit d'impôt de 25 % sur les usines, pour la ramener sur son sol.
L'histoire industrielle montre souvent que les leaders finissent par réinternaliser les capacités qu'ils avaient externalisées, et que les standards suivent parfois les producteurs, pas l'inverse.
Trois trajectoires divergentes structurent l'horizon du Pilier II américain.
Dans une première trajectoire, la plus probable à court terme, les États-Unis consolident leur domination en IA et en standards numériques pendant que le CHIPS Act produit ses effets partiels sur la fabrication. La Chine continue de monter en qualité sur les brevets et le GII, sans pour autant menacer la domination américaine dans les couches supérieures de la chaîne de valeur.
L'écart se maintient en qualité, se réduit en volume.
Dans une deuxième trajectoire, plus favorable, la révolution de l'IA accélère au point de réorganiser toute la chaîne de valeur technologique mondiale autour des standards américains. Nvidia, Microsoft et Google imposent les architectures logicielles et matérielles de la prochaine décennie numérique.
Les États-Unis captent non seulement la valeur de la conception mais celle des standards infrastructurels de l'IA, créant une position de monopole normatif sans précédent depuis la domination d'Intel et de Microsoft dans les années 1990.
Dans une troisième trajectoire, un choc géopolitique majeur sur Taïwan ou une percée technologique chinoise dans les semi-conducteurs avancés révèle les limites de la stratégie "concevoir sans fabriquer".
Si TSMC est perturbé et si les nouvelles usines américaines ne sont pas encore en production à plein régime, les États-Unis se retrouvent dans une situation de vulnérabilité d'approvisionnement qui affecte directement leurs capacités militaires et numériques.
La vraie rupture à surveiller n'est pas la progression de la Chine dans les classements d'innovation : c'est la question de savoir si les États-Unis peuvent reconstituer une base industrielle de fabrication de semi-conducteurs à temps pour faire face à un scénario de conflit.
Au-delà de ces trois trajectoires, un risque d'une autre nature mérite d'être nommé : la rupture non technologique. Les grandes bascules historiques ne viennent pas toujours des classements d'innovation ou des parts de marché : elles viennent de chocs que les modèles linéaires n'anticipent pas.
Si l'IA générative devient aussi énergivore que certaines projections le suggèrent, la question décisive pourrait redevenir la production électrique et les réacteurs nucléaires, pas les modèles de langage. Si les marchés américains corrigent brutalement sur un retournement des valorisations technologiques, la capacité de financement de l'innovation se contracterait dans des proportions que les dépenses publiques ne pourraient pas compenser.
Si la polarisation politique américaine rend le CHIPS Act 2 ou son équivalent impossible à voter, la dynamique de réindustrialisation s'interromprait avant d'avoir atteint une masse critique.
Une puissance peut dominer tous les indicateurs d'innovation et perdre sa position stratégique non pas parce qu'elle innove moins, mais parce que son système politique, énergétique ou financier se révèle incapable de convertir l'innovation en capacité industrielle durable.
Les 40 projets CHIPS Act livrent-ils à temps, permettant aux États-Unis de passer de 0 % à 20 % de la capacité mondiale en semi-conducteurs avancés (en dessous de 10 nm) ?
La trajectoire chinoise (43e en 2009, 11e en 2024) conduit-elle à une entrée dans le top 5 du classement mondial de l'innovation avant 2032, signalant une convergence qualitative réelle avec les leaders traditionnels ?
Le quasi-monopole de Nvidia sur les processeurs graphiques pour l'IA (estimé à 80-90 % en 2024) résiste-t-il aux concurrents émergents (AMD, Intel, puces propriétaires Google/Amazon/Microsoft, Huawei Ascend) ?
Sous l'effet combiné du CHIPS Act, de l'IRA et des priorités de défense, le financement public de la R&D retrouve-t-il une part du PIB comparable à celle des années 1970-1980, comblant le retrait structurel observé depuis 1964 ?
SMIC ou un autre acteur chinois développe-t-il d'ici 2030 la capacité de fabriquer des puces à 5 nm ou moins sans accès aux machines de lithographie ASML, contournant les restrictions technologiques occidentales ?
Les États-Unis n'ont pas décliné technologiquement. Ils ont changé de terrain. La question des vingt-cinq prochaines années n'est pas de savoir si la Silicon Valley reste le centre de gravité de l'innovation mondiale. C'est de savoir si la stratégie "concevoir sans fabriquer" peut survivre à un monde où la géopolitique redevient une contrainte industrielle aussi importante que la logique de marché.
Sources des données. IND1 Part manufacturière : CNUCED, UNCTADstat, composantes du PIB, valeur ajoutée manufacturière en dollars courants rapportée au total mondial (calcul SAPERE), même série que les Piliers II Chine et Union européenne. IND2 Exportations de haute technologie : Banque mondiale, série TX.VAL.TECH.MF.ZS (série actuelle, mise à jour du 8 octobre 2026, qui commence en 2007 ; les valeurs de 2000 et 2004 d'une ancienne série ne sont pas retenues).
IND3 Capacité de fabrication : SIA et BCG, "Strengthening the Global Semiconductor Supply Chain" (avril 2021) et "Emerging Resilience in the Semiconductor Supply Chain" (mai 2024), capacité commerciale en plaquettes de 200 mm et plus ; projections 2030-2032 de ces rapports. IND4 Chaîne de valeur : mêmes rapports SIA et BCG, valeur ajoutée par segment, 2019 et 2022.
IND5 Grandes entreprises : Forbes Global 2000, nombre d'entreprises par pays du siège, éditions 2003, 2007, 2012, 2014, 2019 et 2024 (2003, 2007 et 2019 relevés dans des reprises de presse des communiqués Forbes, recoupées le 29 octobre 2026 : 659 en 2007, 575 en 2019).
Contexte. CHIPS and Science Act : Congressional Research Service, rapport R47523 (52,7 milliards de dollars, dont 39 milliards d'aides à la fabrication et 11 milliards de recherche ; crédit d'impôt de 25 %). Emploi manufacturier : Bureau of Labor Statistics, série MANEMP (FRED). Autor, Dorn et Hanson, "The China Shock" (2016) et "On the Persistence of the China Shock" (2021).
Chine : Banque mondiale (dépense de R&D), Bureau national des statistiques, OMPI (Global Innovation Index).
Méthode. Six points de repère par indicateur quand la série le permet, et une projection 2030 seulement quand une source la publie. IND3 : années 2000, 2005, 2010, 2015, 2020, 2022 (rapports SIA et BCG). IND4 : tableau par segment, deux points (2019 et 2022). IND5 : éditions 2003 à 2024 du classement Forbes, sans projection.
Grille de qualification. Atout : indicateur favorable à la puissance technologique américaine. Vigilance : signal préoccupant mais non bloquant. Piège : indicateur structurellement défavorable. Les qualifications peuvent évoluer dans le temps.
Suite de la série. Prochain épisode : Pilier III, Démographie et capital humain. États-Unis : le pays qui se repeuple par l'immigration mais dont la natalité recule.
Trajectoires de puissance, une exclusivité SAPERE - Novembre 2026
La série · États-Unis 2000-2024, les piliers de la puissance
- États-Unis Pilier 1 : Économie et finance
- États-Unis Pilier 2 : Industrie et technologie (vous êtes ici)
- États-Unis Pilier 3 : Démographie et capital humain
- États-Unis Pilier 4 : Diplomatie, influence et information
- États-Unis Pilier 5 : Énergie et ressources
- États-Unis Pilier 6 : Défense et sécurité
- États-Unis Pilier 7 : Innovation et savoir
- États-Unis Pilier 8 : Gouvernance et institutions
- États-Unis Pilier 9 : Autonomie stratégique
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La part manufacturière mondiale est l'indicateur de puissance industrielle le plus direct. Elle mesure quelle fraction de la production physique mondiale provient du territoire américain. C'est aussi l'indicateur qui documente le mieux la transformation structurelle de l'économie américaine depuis vingt-cinq ans : le passage d'une économie industrielle à une économie de services et d'innovation.
La tendance lourdeLe recul de la part manufacturière américaine est l'une des grandes transformations économiques du début du XXIe siècle. De 25,8 % en 2000, les États-Unis ont vu leur part tomber à 16,1 % en 2014, avant de remonter légèrement, à 17,2 % en 2024. Ce recul s'explique par deux phénomènes distincts :
Après 2011, ce choc cesse de s'amplifier : de 2012 à 2024, l'industrie regagne environ 900,000 emplois, sans revenir au niveau de 1999 (17,3 millions d'emplois, contre 12,8 millions en 2024). Les régions touchées, elles, ne se sont pas rétablies : vingt ans après, l'emploi et les revenus y restent plus faibles.
Cette destruction productive a eu des conséquences politiques majeures, contribuant directement à la polarisation électorale des régions industrielles en déclin.
Toute l'industrie ne recule pas au même pas. L'industrie alimentaire, des boissons et du tabac crée 390 milliards de dollars de valeur ajoutée en 2024, contre 163 milliards en 2000, en dollars courants (BEA). Elle transforme une base agricole examinée au Pilier V.
À noter : les demandes de brevets PCT américaines atteignent 55,000 par an en 2024 (#2 mondial derrière la Chine), et le rang au Global Innovation Index est #3 mondial en 2024 (derrière la Suisse et la Suède), témoignant d'une économie qui innove davantage qu'elle ne produit physiquement.
La ruptureLa rupture des années 2020 est paradoxale.
Le CHIPS Act (2022) et l'Inflation Reduction Act (2022) représentent le premier effort systématique de réindustrialisation depuis des décennies : 52,7 milliards de dollars pour les puces et des mesures pour l'énergie et le climat estimées par le CBO à 391 milliards sur dix ans, surtout des crédits d'impôt, pour attirer des investissements manufacturiers dans les semi-conducteurs, les véhicules électriques et les énergies propres.
TSMC construit deux usines en Arizona (premières livraisons 4nm fin 2024), Samsung investit 17 Md$ au Texas, Intel relance son programme de fonderies en Ohio et en Arizona. Si ces investissements se concrétisent à grande échelle, la part manufacturière américaine pourrait se stabiliser voire légèrement remonter d'ici 2030.
Dynamique : la part recule de 25,8 % en 2000 à 17,2 % en 2024, et la Chine passe devant en 2010.
Jugement : le recul est réel, mais les États-Unis restent l'une des deux premières puissances industrielles du monde.
La dépendance pour les productions les plus avancées est traitée aux indicateurs 3 et 4.