SAPERE / Histoire et pouvoir

Le désordre, une arme politique ?

Fabriquer une menace. Organiser la violence. Exploiter une crise. L’histoire oblige à distinguer.

15épisodes historiques
4mécanismes à distinguer

Le fil de l’enquête

De la Grèce antique à l’Afrique du Sud, le chaos a souvent servi le pouvoir ou ceux qui le convoitaient. Parfois, il n’était qu’une colère qu’on a dite téléguidée.

Récits antiques, archives, enquêtes et procès éclairent ces épisodes, sans toujours lever leurs incertitudes.

Chaque épisode distingue les actes, leurs effets et les sources qui permettent de les établir.

Le point de départ : octobre 2026

Le 17 octobre 2026, les manifestations contre la vie chère sont marquées, dans plusieurs villes de France, par des affrontements et des pillages.

Jean-Luc Mélenchon accuse le gouvernement d’avoir misé sur le pourrissement et met en cause le maintien de l’ordre.

Le Premier ministre lui renvoie la responsabilité politique des violences ; Marine Le Pen accuse les discours de LFI de précipiter le pays dans le chaos.

Avant de trancher, j’ai voulu savoir ce que l’histoire enseigne de ces stratégies, et quelles preuves elles exigent.

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AntiquitéXVIIIe siècleXIXeXXe siècle

Les intervalles de la frise ne sont pas à l’échelle du temps.

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Les objectifs indiqués sont ceux que les sources permettent d’identifier ou que les travaux cités attribuent aux acteurs. Ils ne supposent pas que tous leurs effets aient été voulus.

1Drapeau actuel de la Grècevers 561 av. J.-C. (Époque archaïque grecque : vers 800 à 480 avant notre ère.), Athènes

Pisistrate se blesse lui-même

Menace fabriquée ou amplifiée

Pisistrate est un aristocrate athénien ambitieux.

Il se blesse lui-même, se présente ensanglanté sur l’agora, la grande place publique, et prétend que ses ennemis ont voulu le tuer.

Émue, l’assemblée du peuple lui accorde une garde armée.

Avec elle, il s’empare de l’Acropole, la citadelle qui domine la ville : tenir l’Acropole, c’est tenir Athènes.

Objectif : selon Hérodote, obtenir une garde personnelle sous prétexte de protection.

Résultat : Pisistrate devient tyran, c’est-à-dire maître de la cité sans titre légal.

Sur quelles sources ?

Un récit antique : Hérodote rapporte la ruse dans ses Histoires (I, 59), environ un siècle après les faits. Il n’en existe aucune vérification contemporaine.

En ligne : le passage d’Hérodote, I, 59 (traduction anglaise)↗
2Drapeau actuel de l’Italie64 (Haut-Empire romain : de 27 avant notre ère à 235 de notre ère.), Rome

Néron et les chrétiens

Crise exploitée

En juillet 64, un incendie ravage Rome pendant plusieurs jours. La rumeur accuse l’empereur Néron, qui rêvait de rebâtir la ville à sa gloire.

Pour l’étouffer, il désigne des coupables : les chrétiens, une petite communauté religieuse alors mal vue, arrêtés et suppliciés.

Objectif : détourner une rumeur qui le vise.

Résultat : les chrétiens de Rome sont persécutés ; le soupçon contre Néron ne disparaît pas pour autant.

La limite : Sa responsabilité dans le départ du feu n’est pas établie.

Sur quelles sources ?

Un récit antique : Tacite, Annales (XV, 44), une cinquantaine d’années plus tard. L’historien lui-même ne tranche pas sur l’origine du feu.

En ligne : présentation d’Herodote.net, fondée sur Tacite↗
3Drapeau actuel de la Chine1768 (Dynastie Qing, d’origine mandchoue : 1644 à 1912.), Chine

Les voleurs d’âmes

Menace fabriquée ou amplifiée

Une rumeur court dans l’empire : des moines errants voleraient l’âme des passants en leur coupant la natte.

Or cette natte est imposée à tous les hommes par la dynastie mandchoue au pouvoir, en signe de soumission.

L’empereur Qianlong y voit un complot contre son trône et lance une traque dans tout le pays.

Objectif : déjouer ce que Qianlong croit être une menace contre la dynastie et contraindre ses fonctionnaires à agir.

Résultat : des vagabonds et des moines sont torturés ; l’empereur en profite pour mettre au pas ses fonctionnaires de province.

Sur quelles sources ?

Les archives impériales, étudiées par l’historien Philip Kuhn (Soulstealers, 1990) : les aveux, arrachés sous la torture, s’effondrent à l’examen.

En ligne : notice du livre de Philip Kuhn↗
4Drapeau actuel de la France1775 (Règne de Louis XVI : 1774 à 1792.), Bassin parisien

La guerre des farines

Colère réelle lue comme un complot

Turgot, ministre de Louis XVI, a libéré le commerce des grains : leurs prix ne sont plus encadrés. Après une mauvaise récolte, le pain flambe au printemps.

Dans les villes et les villages autour de Paris, les foules envahissent les marchés et imposent leur propre prix. Turgot croit à un complot de ses ennemis à la cour.

Objectif : pour les foules, obtenir du pain à un prix jugé juste.

Résultat : l’ordre est rétabli par la troupe ; affaibli, Turgot est renvoyé l’année suivante.

Sur quelles sources ?

Les travaux d’historiens, dont ceux de Cynthia Bouton (The Flour War, 1993) : une révolte de la faim d’abord. La thèse du complot n’a pas été démontrée.

En ligne : notice du livre de Cynthia Bouton↗
5Drapeau actuel de la France1880, Paris

Le préfet qui payait les anarchistes

Désordre organisé ou soutenu

Louis Andrieux, préfet de police de Paris, c’est-à-dire le chef de la police de la capitale, finance en secret un journal anarchiste, La Révolution sociale, qui appelle à la violence.

Objectif : surveiller une partie du milieu anarchiste et influencer son expression publique.

Résultat : le journal sert de poste d’observation à la police.

Sur quelles sources ?

Le témoignage du préfet lui-même, dans ses Souvenirs d’un préfet de police (1885).

En ligne : notice de l’édition de 1885 (Europeana)↗ ; notice Wikipédia sur le journal↗
6Drapeau actuel de l’Italie1919 à 1922, Italie

Les escouades et le roi

Désordre organisé ou soutenu

Après la Première Guerre mondiale, l’Italie connaît une vague de grèves.

Les escouades, groupes armés du mouvement fasciste de Benito Mussolini, incendient les locaux des syndicats et frappent leurs adversaires, souvent sous l’œil complaisant de la police.

En octobre 1922, quand les fascistes marchent sur Rome, le roi refuse l’état de siège, qui aurait permis à l’armée de les arrêter, et nomme Mussolini chef du gouvernement.

Objectif : briser les syndicats et les partis de gauche par la force.

Résultat : Mussolini prend la tête du gouvernement et installe en quelques années une dictature.

Sur quelles sources ?

La violence était publique. Exilé, l’historien Gaetano Salvemini en documente dès 1927 les complicités dans The Fascist Dictatorship in Italy.

En ligne : notice et édition numérisée de 1927 (Online Books)↗
7Drapeau actuel de l’Allemagne1933, Berlin

L’incendie du Reichstag

Crise exploitée

Le 27 février, le Reichstag, le Parlement allemand, est incendié. Hitler est chancelier, c’est-à-dire chef du gouvernement, depuis un mois.

Les nazis accusent aussitôt les communistes de préparer une insurrection. Dès le lendemain, un décret suspend la liberté de la presse et de réunion.

Des milliers d’opposants sont arrêtés.

Objectif : présenter l’incendie comme le signal d’une insurrection communiste.

Résultat : le décret devient l’un des fondements juridiques de la dictature nazie.

La limite : L’exploitation de l’incendie est établie ; son auteur reste débattu entre historiens.

Sur quelles sources ?

Le décret du 28 février lui-même, et le procès de Leipzig, fin 1933, où les dirigeants communistes accusés sont acquittés.

En ligne : encyclopédie du musée de l’Holocauste de Washington↗
8Drapeau actuel du Brésil1937, Brésil

Le plan Cohen

Menace fabriquée ou amplifiée

Le Brésil doit élire un nouveau président l’année suivante.

Le gouvernement de Getúlio Vargas annonce à la radio la découverte d’un plan d’insurrection communiste, le « plan Cohen ».

C’est un faux, rédigé par un officier d’extrême droite.

Six semaines plus tard, Vargas ferme le Parlement, annule l’élection et instaure une dictature, l’« État nouveau ».

Objectif : créer l’urgence qui justifie de suspendre les institutions.

Résultat : Vargas gouverne sans Parlement ni élection jusqu’en 1945.

Sur quelles sources ?

En mars 1945, le général Góis Monteiro, qui avait annoncé le plan, dénonce la falsification.

Son auteur, le capitaine Mourão Filho, parlera d’une simple simulation détournée.

En ligne : notice Wikipédia↗
9Drapeau actuel de l’Iran1953, Téhéran

L’opération Ajax

Désordre organisé ou soutenu

Le Premier ministre iranien Mohammad Mossadegh a nationalisé le pétrole, jusque-là exploité par une compagnie britannique.

En août 1953, les services secrets américains et britanniques passent à l’action.

Avec leurs alliés iraniens, ils paient des manifestants, des bandes de rue et des journaux pour semer le chaos à Téhéran.

Des officiers fidèles au chah, le souverain d’Iran, renversent Mossadegh.

Objectif : renverser un gouvernement qui avait nationalisé le pétrole.

Résultat : le chah gouverne seul jusqu’à la révolution de 1979.

Sur quelles sources ?

Le récit de l’agent Kermit Roosevelt (1979), puis l’histoire interne de la CIA publiée par le New York Times en 2000.

Viennent ensuite la reconnaissance officielle de 2013 et les archives diplomatiques américaines de 2017.

En ligne : archives réunies par le National Security Archive↗
10Drapeau actuel de l’Italie1969, Milan

La bombe de la piazza Fontana

Désordre organisé ou soutenu

Le 12 décembre, une bombe explose dans une banque de la piazza Fontana, en plein centre de Milan. La police accuse d’abord les anarchistes.

Les enquêtes remontent ensuite vers un groupe néofasciste, Ordine Nuovo, et mettent au jour des entraves venues de membres des services secrets.

On appellera « stratégie de la tension » ce calcul : terroriser la population pour qu’elle réclame un pouvoir autoritaire.

Objectif : selon les enquêtes, semer la peur et faire accuser la gauche.

Résultat : l’attentat n’aboutit pas à une dictature ; l’Italie entre dans les « années de plomb ».

Sur quelles sources ?

Les enquêtes successives, puis les motifs de l’arrêt de cassation de 2005.

Ils retiennent la responsabilité du groupe de Freda et Ventura, sans condamnation possible après leur acquittement définitif de 1987.

En ligne : synthèse des procès par Sky TG24↗
11Drapeau actuel du Chili1970 à 1973, Chili

Déstabiliser Allende

Désordre organisé ou soutenu

En 1970, le socialiste Salvador Allende est élu président du Chili.

Les États-Unis, qui redoutent un second Cuba, financent en secret ses opposants et la presse hostile, et encouragent un coup d’État qui échoue.

Le pays s’enfonce dans la crise jusqu’au 11 septembre 1973, quand l’armée renverse Allende, qui se donne la mort.

Objectif : empêcher, puis affaiblir le gouvernement d’Allende.

Résultat : le général Augusto Pinochet gouverne en dictateur jusqu’en 1990.

La limite : L’action américaine n’explique pas à elle seule la crise chilienne.

Sur quelles sources ?

Le rapport Covert Action in Chile de la commission Church (1975), une enquête du Sénat américain sur la CIA.

Il ne trouve pas de preuve d’une participation directe au coup de 1973.

En ligne : présentation du rapport par le National Security Archive↗
12Drapeau actuel de l’Inde1975, Inde

L’urgence d’Indira Gandhi

Crise exploitée

Le 12 juin, un tribunal annule l’élection de la Première ministre Indira Gandhi pour pratiques électorales illicites, dont l’usage de moyens de l’État dans sa campagne.

L’opposition réclame sa démission dans la rue.

Deux semaines plus tard, elle proclame l’état d’urgence au nom des « troubles intérieurs » : les opposants sont emprisonnés et la presse censurée.

Objectif : se maintenir au pouvoir malgré le jugement.

Résultat : vingt et un mois d’état d’urgence ; Indira Gandhi perd les élections de 1977.

Sur quelles sources ?

La commission Shah, créée en 1977 par le nouveau gouvernement, qui documente les arrestations arbitraires, la censure et les stérilisations forcées.

En ligne : synthèse des conclusions de la commission Shah (The Sentinel)↗
13Drapeau actuel de l’Égypte1977, Égypte

L’« intifada des voleurs »

Colère réelle lue comme un complot

Après des discussions avec le Fonds monétaire international, le gouvernement d’Anouar el-Sadate annonce la hausse de plusieurs produits de base subventionnés.

Les 18 et 19 janvier, le pays s’embrase. Sadate accuse les communistes et parle d’« intifada des voleurs », un soulèvement de pillards. Puis il annule les hausses.

Objectif : pour les manifestants, faire annuler les hausses.

Résultat : les hausses sont annulées en deux jours ; la répression fait de nombreux morts.

Sur quelles sources ?

Les recherches historiques et sociologiques, dont l’étude de Neil Ketchley, Ferdinand Eibl et Jeroen Gunning (2023) : la colère suit les conditions de vie.

La thèse du complot n’a pas été étayée.

En ligne : article de Ketchley, Eibl et Gunning (accès payant)↗
14Drapeau actuel de la Corée du Sud1980, Gwangju

La ville qui se soulève

Crise exploitée

Le général Chun Doo-hwan, qui vient de prendre le pouvoir en Corée du Sud, étend la loi martiale, ce régime d’exception qui confie l’ordre à l’armée.

À Gwangju, ville du sud-ouest, les étudiants protestent. Les parachutistes frappent étudiants et passants sans distinction.

La répression élargit la révolte : une partie des habitants s’arme et chasse l’armée de la ville, avant l’assaut final.

Le régime accuse des agitateurs venus de Corée du Nord, une thèse qu’aucune enquête n’a étayée.

Objectif : briser l’opposition au nouveau pouvoir militaire.

Résultat : le soulèvement est écrasé ; Gwangju devient ensuite le symbole de la lutte pour la démocratie.

Sur quelles sources ?

Le procès de Chun Doo-hwan, condamné à mort en 1996 puis gracié, et les commissions d’enquête sud-coréennes.

En ligne : notice Wikipédia↗
15Drapeau actuel de l’Afrique du Sud1990 à 1994, Afrique du Sud

La « troisième force »

Désordre organisé ou soutenu

Le régime de l’apartheid, qui réservait le pouvoir aux Blancs, libère Nelson Mandela et négocie sa propre fin.

Jusqu’aux premières élections libres, une violence meurtrière ensanglante les quartiers noirs.

Le Congrès national africain, le parti de Mandela, y affronte l’Inkatha, un mouvement zoulou rival. En secret, la police finance l’Inkatha.

Objectif : affaiblir le parti de Mandela pendant les négociations.

Résultat : le scandale éclate en 1991 ; Mandela est élu président en 1994.

La limite : Les rivalités entre les deux mouvements précèdent 1990 : la police les a attisées, pas créées.

Sur quelles sources ?

Les documents policiers publiés en juillet 1991 par le Weekly Mail et le Guardian, l’« Inkathagate », puis la commission Vérité et Réconciliation.

En ligne : récit de l’Inkathagate (Mail & Guardian)↗ ; rapport de la commission Vérité et Réconciliation↗

Avant de conclure

Profiter du désordre ne prouve pas qu’on l’a organisé. Aggraver une crise ne prouve pas qu’on l’a voulue.

Une responsabilité se démontre par des actes, des documents et une chaîne de décision.

Qui agit ?Gouvernement, opposition, armée, milice, puissance étrangère.
Que fait-il réellement ?Fabriquer, financer, intimider, amplifier, réprimer, ou seulement profiter.
Quelles preuves ?Archives, ordres écrits, témoignages recoupés, enquêtes, jugements.

L’histoire ne prouve pas qu’une crise d’aujourd’hui est manipulée. Elle montre quels mécanismes chercher, et quelles preuves exiger.

Parmi les dossiers encore ouverts

Drapeau actuel de la Russie Russie, 1999. Des explosions d’immeubles font près de trois cents morts et ouvrent la seconde guerre de Tchétchénie.

La justice russe les attribue à des terroristes islamistes du Caucase.

À Riazan, des agents du FSB, le service de sécurité russe, sont surpris près de sacs suspects, que leur direction présente ensuite comme du sucre et un exercice.

Aucune enquête indépendante n’a pu trancher.En ligne : analyse du Wilson Center↗

Drapeau actuel de l’Algérie Algérie, années 1990. Pendant la guerre civile entre l’armée et les groupes islamistes, des massacres de villageois sont attribués au Groupe islamique armé (GIA).

Un survivant de Bentalha, Nesroulah Yous, met en cause les services de sécurité (Qui a tué à Bentalha ?, 2000).

Après près de deux ans de terrain, la chercheuse Dalia Ghanem ne trouve aucune preuve de leur participation au massacre.

Elle décrit en revanche une stratégie antérieure dite « de pourrissement » : l’abandon délibéré de certaines zones au GIA, pour retourner la population contre lui.

Ces deux questions ne doivent pas être confondues.En ligne : article de Dalia Ghanem (Carnegie)↗

Dans certains dossiers, les sources disponibles ne permettent pas d’établir toutes les responsabilités. L’incertitude doit être décrite, non comblée.

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