Le monde et ses silences en mars 2026
Ce qui fonctionne encore. Et ce qui a déjà commencé à se dérégler.
Dans une station-service de Harare, début mars, un chauffeur de minibus fait la queue depuis quatre heures. Le compteur du vieux Toyota tourne à vide. Devant lui, une dizaine de véhicules. Derrière, une vingtaine. À la radio, un speaker annonce la deuxième hausse du prix du carburant en quinze jours. Il éteint le poste. Inutile d’en entendre plus. Il sait déjà ce que ça signifie pour ses passagers, pour ses prix, pour ce qui lui reste en fin de semaine.
Il ne connaît pas le nom du détroit d’Ormuz. Il ne sait pas combien de barils de pétrole y transitent chaque jour. Mais la guerre qui s’est allumée fin février à 6,000 kilomètres de là lui a quand même pris quelque chose.
C’est à cette distance-là que se mesure mars 2026. Pas dans les salles de réunion des chancelleries ni dans les courbes des marchés à terme. Dans les files d’attente. Dans les calculs de fin de mois. Dans ce que les gens font quand le système tremble : ils s’adaptent. Ils absorbent. Ils tiennent.
Mars 2026 ne marque pas une rupture. Il confirme une méthode : les tensions ne cherchent plus à exploser, elles cherchent à durer ; les crises ne se résolvent plus, elles s’installent ; les équilibres ne disparaissent pas, ils deviennent instables.
Ce qui suit n’est pas une revue de presse. C’est une tentative de comprendre ce que ce mois révèle, continent par continent, sur la logique profonde d’un monde qui fonctionne désormais sous contrainte permanente.
Ce qui s’est passé en Iran avant mars 2026
La guerre des Douze Jours : le premier round
Israël déclenche une attaque surprise contre l’Iran, l’opération « Lion qui se lève », ciblant les sites nucléaires, les défenses aériennes, les infrastructures énergétiques et les dirigeants des Gardiens de la révolution. L’Iran riposte pendant douze jours par des salves quotidiennes de missiles et de drones contre le territoire israélien. Dans la nuit du 21 au 22 juin, les États-Unis entrent dans le conflit avec l’opération « Marteau de minuit » : sept bombardiers B-2 et des sous-marins tirent des missiles de croisière Tomahawk sur les sites nucléaires de Fordo, Natanz et Ispahan. Le 24 juin, Trump décrète unilatéralement un cessez-le-feu. Bilan officiel côté israélien : le programme nucléaire iranien « retardé de plusieurs années ». Bilan réel : les capacités de reconstitution de l’Iran restent intactes. La guerre n’est pas achevée. Elle est suspendue.
Iran : la révolte et le massacre
L’Iran est secoué depuis le 28 décembre 2025 par les plus grandes manifestations depuis la révolution de 1979. Le régime les écrase dans le sang : des dizaines de milliers de personnes sont tuées selon les ONGOrganisations Non Gouvernementales. Washington prend note, brandit des menaces, mais ne bouge pas.
Opération Epic Fury : le début de la guerre
Les négociations nucléaires avortées de février laissent place à la force. À 2h30 du matin, heure de Washington, les États-Unis et Israël lancent une opération militaire conjointe contre l’Iran. En douze heures, près de 900 frappes visent des dizaines de sites à travers le pays : installations nucléaires, bases militaires des Gardiens de la révolution, centres de commandement. Le Guide suprême Ali Khamenei est tué dans une frappe sur son complexe à Téhéran. Cette opération a été menée sans vote du Congrès américain ni mandat du Conseil de sécurité de l’ONU : elle viole l’article 2 alinéa 4 de la Charte des Nations Unies, qui interdit le recours à la force entre États. L’Iran riposte immédiatement par des salves de missiles et de drones contre Israël, les bases américaines dans la région et plusieurs capitales du Golfe. La guerre est commencée.
Pour aller plus loin sur l’Iran : retrouvez l’ensemble des analyses et infographies de la série sur sapere.page · Série Iran 2026.
Éphéméride : Mars 2026
Le détroit se ferme
L’Iran déclare le détroit d’Ormuz fermé à la navigation commerciale. En moins de 48 heures, plus de 90 % du trafic pétrolier s’arrête. Environ 20 millions de barils par jour se retrouvent bloqués dans le Golfe.
Zimbabwe, première hausse
La ZERAZimbabwe Energy Regulatory Authority augmente le prix du diesel de 1,52 à 1,77 $/litre, et celui de l’essence de 1,56 à 1,71 $/litre.
Le Brent franchit 100 $
Le Brent dépasse 100 $/baril pour la première fois depuis 2022, avant de culminer à 126 $/baril. Depuis le 28 février, il a progressé de plus de 80 %.
L’AIE déclenche la plus grande libération de réserves de son histoire
Les 32 membres de l’AIEAgence Internationale de l’Énergie décident une libération coordonnée de 400 millions de barils. Les États-Unis contribuent à hauteur de 172 millions de barils sur 120 jours.
Mojtaba Khamenei ferme le détroit
Le nouveau Guide suprême iranien annonce que le détroit d’Ormuz « restera fermé tant que l’agression se poursuit ».
Zimbabwe, deuxième hausse
Le diesel atteint 2,05 $/litre, l’essence 2,17 $/litre. La hausse cumulée par rapport à février s’établit à +39 % pour l’essence (source : ZERAZimbabwe Energy Regulatory Authority). Dans le reste de la zone SADCCommunauté de développement d’Afrique australe (Afrique du Sud, Angola, Botswana, Comores, RD Congo, Eswatini, Lesotho, Madagascar, Malawi, Maurice, Mozambique, Namibie, Seychelles, Tanzanie, Zambie, Zimbabwe), la hausse moyenne est d’environ 5 %.
L’UE interdit les importations de gaz russe
Premier palier d’application du règlement européen adopté en janvier 2026. Les importations de GNLGaz Naturel Liquéfié russes sont désormais interdites pour les nouveaux contrats.
L’Iran ouvre partiellement le détroit
Passage autorisé pour cinq nationalités : Chine, Russie, Inde, Irak, Pakistan. Des paiements en yuan sont signalés, perçus par les Gardiens de la révolution.
Le FMI tire la sonnette d’alarme
Le FMIFonds Monétaire International qualifie la guerre d’Iran de choc « mondial mais asymétrique ». Prévision de croissance mondiale à 3,3 % sous révision.
Mars 2026 ne bascule pas dans la guerre totale. Il installe une guerre fonctionnelle. Les frappes restent limitées, les menaces ciblées, les infrastructures sous pression continue. L’énergie est devenue un levier politique total.
L’Iran s’appuie sur des arsenaux enterrés dans des bunkers profonds. Seulement un tiers de l’arsenal a été neutralisé. Entre fin février et fin mars, Téhéran a lancé plus de 6,700 projectiles. La guerre se joue sous terre.
Une fermeture sans précédent dans l’histoire des marchés
L’AIEAgence Internationale de l’Énergie qualifie la situation de « plus grande perturbation de l’approvisionnement dans l’histoire du marché mondial du pétrole ». La production du Golfe a chuté de 10 millions de barils par jour. Le Brent a atteint 126 $/baril le 8 mars, affichant une hausse mensuelle de 60 % (record de 1988).
Nabil al-Marsoumi, expert pétrolier irakien, mars 2026
Sur certains segments, le marché a corrigé plus vite que prévu. Les primes d’assurance les plus élevées pour traverser Ormuz ont reflué dès la fin du mois, une fois le risque intégré. Reste à savoir si c’est une parenthèse fragile ou la preuve que certains mécanismes d’ajustement fonctionnent plus efficacement qu’on ne le suppose.
L’envers du récit : Vulnérabilité hydrique
Pendant que les radars scrutent le pétrole, une autre menace plane sur le Golfe : l’eau. Donald Trump a menacé de détruire les usines de dessalement iraniennes si le détroit d’Ormuz ne rouvrait pas. Téhéran a promis la destruction symétrique des 400 installations de dessalement arabes. C’est une crise de survie.
Le pansement et la plaie
Le 11 mars, les 32 membres de l’AIEAgence Internationale de l’Énergie ont libéré 400 millions de barils de leurs réserves stratégiques. Mais le flux quotidien via Ormuz est de 20 millions de barils. Les réserves stratégiques ne couvrent qu’une fraction des flux perdus.
Ce qui a failli se passer
Autour des 12 et 13 mars, Oman a tenté de rouvrir une fenêtre de médiation pour une ouverture partielle contre une désescalade militaire. Pékin voyait d’un bon œil cette séquence. La discussion n’a pas abouti, rappelant que la durée d’une crise tient aussi à des choix précis.
Quand l’Ukraine vise la rente russe
Kiev a décidé de transformer l’opportunité pétrolière russe en vulnérabilité : ses drones de longue portée ont frappé les terminaux de Primorsk et d’Ust-Luga sur la Baltique. Fin mars, une part importante de la capacité d’exportation russe était à l’arrêt.
Au-delà de la bataille pour l’énergie, le front terrestre reste une plaie ouverte. En mars, Israël ne disparaît pas derrière Ormuz. Tandis que la campagne de décapitation contre Téhéran se poursuit et que l’armée s’enlise au Sud-Liban et à Gaza, la société israélienne bascule elle aussi dans la logique de guerre durable : budget de défense en hausse, crise de conscription, loi sur la peine de mort, tensions autour des lieux saints de Jérusalem.
Le mot « liberté » et ses usages
Le 10 janvier, Trump publiait sur Truth Social : « L’Iran aspire à la liberté. Les États-Unis se tiennent prêts à aider. » Le 13 janvier, il lançait : « Continuez à protester, l’aide est en route. » Six semaines plus tard, le vocabulaire a changé pour la « stabilité régionale ». Des familles de disparus posent la question : ils nous ont encouragés à descendre dans la rue, maintenant ils bombardent nos rues.
L’Afrique ne décide pas de la crise, mais elle en révèle immédiatement les mécanismes. Le choc frappe les économies dépendantes, celles qui importent l’intégralité de leur carburant et dont les budgets publics laissent peu de marge à la politique de tamponnage.
Le Zimbabwe, thermomètre de la dépendance
Le Zimbabwe a vu l’essence bondir de 39 % et le diesel de 34 % en deux semaines. Conséquence : les tarifs des transports ont doublé à Harare. L’inflation est portée par les postes Transport et Alimentation.
Le Nigeria, ou le paradoxe de la production
À Lagos, la plus grande raffinerie d’Afrique, Dangote (650, 000 barils/j) produit mais reste tributaire de cargaisons achetées à des prix mondiaux gonflés. Produire, au Nigeria, ne donne aucun levier sur les prix : ils se fixent ailleurs, et la raffinerie n’y change rien.
Ce dont on parle moins : les engrais
Le détroit d’Ormuz, c’est aussi 30 % du commerce mondial d’urée et de nitrates. Sans ces intrants, les récoltes de maïs pourraient chuter de 40 % d’ici l’été. Il n’existe pas de réserves stratégiques d’engrais azotés. La CNUCEDConférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement l’a dit le 10 mars : si les pays sont incapables de sécuriser leurs approvisionnements, les cultures vont diminuer.
En arrière-plan, la Russie déploie son soft power religieux via l’Église orthodoxe russe, présente dans une trentaine de pays africains.
Février avait montré une Europe militairement dépendante. Mars lui impose un test supplémentaire : la crise énergétique qu’elle avait cru domestiquer. Mais l’Europe a échangé sa vulnérabilité russe contre une vulnérabilité américaine. Le GNL américain représente désormais plus de 59 % des importations de l’UEUnion Européenne. L’administration Trump peut passer son temps à nous cracher à la figure, l’UEUnion Européenne achètera pour 750 milliards de dollars d’énergie américaine d’ici 2028. Washington sait qu’il dispose d’un client captif. Et il sait aussi qu’on encaisse malheureusement.
Pendant ce temps, d’autres ont su lire la crise avant qu’elle éclate. La filiale de négoce de TotalEnergies, Totsa, aurait raflé plus de 70 cargaisons de brut disponible hors détroit. Bénéfice estimé : environ un milliard de dollars.
Autre gagnant dont on parle peu ; la Norvège qui exporte du gaz vers l’Europe à des prix multipliés par trois. Les revenus du fonds souverain norvégien ont progressé de manière significative. Nommer les gagnants est analytiquement honnête.
L’Ukraine vise la rente russe
La flambée du baril liée à la guerre en Iran devait offrir à Moscou une manne inespérée. Kiev a décidé de transformer cette opportunité en vulnérabilité : ses drones de longue portée ont frappé les terminaux de Primorsk et d’Ust-Luga sur la Baltique. Fin mars, une part importante de la capacité d’exportation russe était à l’arrêt.
Pendant ce temps, à Moscou et Saint-Pétersbourg, des coupures massives d’Internet mobile ont paralysé les réseaux civils. Officiellement, pour contrer les drones ukrainiens. Officieusement, un test du régime pour verrouiller l’information par une gestion centralisée de l’architecture numérique.
Les États-Unis restent au cœur du système. Mais chaque semaine de détroit fermé est aussi une pression qui revient vers eux : la Fed de Dallas estime que la fermeture du quart d’Ormuz suffirait à amputer la croissance mondiale de 2,9 points au deuxième trimestre.
Autour de ce centre, les Amériques servent de caisse de résonance à cette dépendance. Buenos Aires encaisse le dividende de sa proximité avec Washington, un soutien d’environ 20 milliards de dollars, tandis que 43 % des travailleurs survivent dans l’informel. Au Mexique, 80 % des exportations partent vers un seul client, les États-Unis : la relocalisation industrielle y renforce la dépendance à un marché unique, au moment même où ce marché affronte la crise énergétique déclenchée par Ormuz.
Les contradictions à découvert
Washington a levé temporairement les sanctions sur le pétrole russe concernant trente navires-citernes afin de relâcher la pression. L’embargo s’est révélé négociable dès lors que les intérêts économiques américains étaient directement menacés (essence à 5 $/gallon en Californie).
Le Japon, ou l’art d’anticiper la crise
Le Japon dépend d’Ormuz pour 80 % de son pétrole. Pourtant, Tokyo a activé ses réserves de 90 jours, renégocié des contrats spotContrats d’achat ou de vente de marchandises (pétrole, gaz) pour livraison et paiement immédiats, par opposition aux contrats à terme négociés des mois à l’avance. et accéléré la remise en service de quatre réacteurs nucléaires. C’est vingt ans de préparation méthodique. La crise frappe beaucoup plus durement là où personne n’a préparé de bouclier.
La Chine : privilèges et Yuan
Pékin a obtenu une autorisation iranienne de passage dans le détroit d’Ormuz dès le 26 mars, avec des paiements en yuan. La Chine transforme la contrainte en avantage industriel via sa filière de conversion du charbon en produits chimiques. Sa filière est compétitive : elle coûte environ 210 dollars de moins par tonne comparé au pétrole. La crise accélère sa substitution aux autres puissances asiatiques.
L’Inde entre plusieurs feux
New Delhi refuse de choisir un camp. En mars, l’Inde a renforcé l’opération SankalpOpération de la marine indienne lancée en 2019 pour assurer la sécurité de ses navires marchands transitant par le golfe d’Oman et le golfe Persique. en escortant ses propres tankers à travers Ormuz, sans rejoindre les coalitions occidentales. Dans le même temps, ses importations de brut russe ont atteint un plus haut de neuf mois malgré les pressions américaines. Elle paie son énergie plus cher qu’en janvier, mais elle paie en gardant plusieurs robinets ouverts à la fois : dans ce monde‑là, c’est sa manière de préserver une marge de liberté.
Mars 2026, l’autre carte du pouvoir : les serveurs
En mars, les États-Unis, l’Europe, le Golfe et l’Asie du Nord-Est continuent de bâtir des bâtiments sans vitrines, remplis de machines qui tournent jour et nuit : les centres de données pour l’intelligence artificielle. Au Texas, un campus géant dimensionné comme une petite centrale électrique atteindra 2,1 gigawatts de capacité de calcul. Près de Genève, un nouveau site ouvre avec des hectares encore vides autour. Aux Émirats et en Corée, d’autres projets avancent.
Ces lieux ne produisent ni voitures ni acier. Ils produisent du calcul. Ce calcul sert aux armées, aux marchés financiers, aux grandes entreprises, aux plateformes que chacun utilise sur son téléphone.
Mars 2026 rappelle une chose simple : pendant qu’on se bat pour le pétrole et le gaz, une partie décisive de la puissance se joue aussi là où l’on entasse ces serveurs. La question est de savoir qui les possède, et qui fixe les règles de leur usage.
L’énergie comme révélateur
Ce que mars confirme, c’est que la transition énergétique n’est pas seulement une politique climatique. C’est une politique de souveraineté. Ceux qui ont investi dans leurs réserves s’en sortent mieux. Parfois, la réponse est locale : dans l’Orne, en Normandie, le biométhane agricole couvre déjà 35 % de la consommation locale en gaz. C’est un peu de souveraineté gagnée sur le détroit d’Ormuz.
La limite de la méthode
Une crise qui s’installe n’est pas une crise qui se stabilise. La durabilité n’est pas de la stabilité. C’est une accumulation silencieuse qui finit par produire la rupture brutale qu’elle semblait avoir évitée. Mars 2026 n’a pas encore atteint ce seuil. Mais il en a posé les conditions.
Ce que la crise prend à chacun
Les États ajustent. Les marchés intègrent. Les populations paient.
Pour les familles iraniennes qui comptent leurs morts dans des morgues surchargées, il n’y a pas d’accord commercial à signer. Pour les agriculteurs du Sahel qui sèment sans engrais, il n’y a pas de réserve stratégique à débloquer. Pour le chauffeur de Harare, il n’y a pas de yuan à négocier ni de sanction à lever. Il y a une file d’attente. Un prix doublé. Des passagers qui renoncent. Des heures supplémentaires pour finir la semaine.
Le monde ne s’effondre pas.
Il apprend à tenir dans un déséquilibre que plus personne ne contrôle vraiment.
Et c’est précisément ce qui le rend dangereux.
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