Les Éclats du Silence, Épisode 16
Les mondes connectés : quand connecter ne suffit plus à gouverner
Qui raccorde, qui possède, qui décide ?
« Ceux que l'on écoute si peu dessinent pourtant les lignes du monde à venir. »
À Accra, un vendeur de rue actionne son téléphone plus vite qu'il ne rendrait la monnaie en billets. À Atti-Akakpé, un village du Togo, un petit réseau monté par une association apporte Internet là où les opérateurs n'ont jamais trouvé leur compte. Dans le Chaco paraguayen, une antenne posée sur le toit d'une école capte un satellite qui appartient à une entreprise américaine.
À Maliana, près de la frontière indonésienne, une voix crépite sur une fréquence FM montée par des bénévoles avant même l'indépendance du Timor-Leste. Aux Fidji, des femmes de village envoient par SMS ce qu'elles voient monter du large, et leurs messages passent à l'antenne. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, des antennes plantées dans des vallées sans route ont changé de propriétaire un matin de juillet 2022.
Six fils tendus. Aucun ne dit, à lui seul, à qui il appartient, ni qui a le droit de le couper.
Sous chaque fiche, trois lignes répondent à ces trois questions. « Connecte » y désigne celui qui rend le service accessible aux habitants, pas forcément celui qui a construit le réseau. Les trois réponses ne se superposent presque jamais.
- Pays Ghana
- Population ~ 34 millions
- Indépendance 6 mars 1957
- Taux d'inclusion financière 81 % (Banque mondiale)
L'argent qui passe par la boutique, jamais par la banque
Le front
Pendant des décennies, ouvrir un compte en banque au Ghana signifiait souvent une chose simple et cruelle : habiter assez près d'Accra, de Kumasi ou de Sekondi-Takoradi. Les agences bancaires ont suivi l'argent là où il se trouvait concentré, laissant des millions de Ghanéens ruraux hors du système, non par choix mais par géographie. Le secteur bancaire classique n'a jamais rattrapé ce retard, faute de rentabilité perçue dans les villages. Les banques aiment la campagne comme on aime les cartes postales : de loin.
L'éclat
Ce que les banques n'ont pas fait, un réseau d'échoppes l'a fait à leur place. Le commerçant sous son parasol, qui compte les billets et tape un code sur un vieux téléphone, ne se pense pas comme un maillon financier national. Il répare pourtant, sans le savoir, une promesse que les banques n'ont jamais tenue. Ils sont près de 900,000 inscrits comme lui, dont moins de la moitié réellement actifs, selon la Banque du Ghana↗ : des commerçants ordinaires devenus les guichets d'un système que l'État encadre mais n'a pas bâti.
L'inclusion financière a progressé non par de nouvelles agences bancaires, mais par la simple généralisation du téléphone portable, souligne la Banque du Ghana elle-même. Pas besoin d'Internet ni de smartphone : un appareil basique suffit↗.
Fragilités
Ce guichet de fortune repose sur une poignée d'opérateurs télécoms. La règle, elle, ne leur appartient pas : c'est la Banque du Ghana qui l'écrit. Mais ce sont eux qui fixent les frais, payés chaque jour par des dizaines de millions d'usagers. Et chaque agent reste un petit commerçant exposé aux vols et aux manques de liquide, sans le filet d'une vraie banque.
Juste à l'est, de l'autre côté de la frontière, le Togo raconte la même absence à l'échelle d'un seul village.
- Pays Togo
- Population ~ 8 millions
- Indépendance 27 avril 1960
- Premier réseau communautaire Atti-Akakpé, novembre 2025
Un village, un réseau, un interrupteur
Le front
Au Togo, le téléphone a devancé Internet de très loin. Selon l'association locale qui milite pour un Internet ouvert, le réseau mobile atteint la grande majorité de la population, mais à peine plus d'un habitant sur trois est réellement connecté à Internet↗. Entre l'antenne et le foyer, il reste ce que les ingénieurs appellent le dernier kilomètre : la portion de réseau qui ne rapporte rien, et que personne ne veut payer.
L'éclat
Ce dernier kilomètre, un village a décidé de le tirer lui-même. Fin 2025, Atti-Akakpé, dans le sud du pays, a inauguré le premier réseau communautaire du Togo, géré par et pour ses habitants, avec l'appui de cette même association↗. Coût de l'opération : environ 30,500 euros. Le prix d'une voiture neuve, pour raccorder un village entier.
Fragilités
Mais un réseau de village reste branché, en amont, sur les opérateurs nationaux, donc sur ce que l'État leur laisse faire. Fin juin 2025, pendant des manifestations contre le pouvoir, les réseaux sociaux ont été bridés et la connexion ralentie dans tout le pays↗. Ironie du sort : c'est la même association, celle qui allume un village, qui a mesuré le ralentissement↗. On peut construire le dernier kilomètre par le bas. Le premier reste tenu par le haut.
De l'autre côté de l'Atlantique, un État ne confie plus ses écoles rurales à des associations, mais à un satellite étranger dont il ne maîtrise pas le réseau.
- Pays Paraguay
- Population ~ 6,9 millions
- Indépendance 14 mai 1811
- Accord avec Starlink Fin octobre 2025
Quand l'opérateur public ne peut plus payer ses propres câbles
Le front
Au Paraguay, l'opérateur historique des télécommunications est public. Il a longtemps porté seul la couverture des campagnes et du Chaco, l'immense plaine sèche de l'ouest du pays. Mais l'entreprise s'effondre de l'intérieur. Début 2025, son propre président avouait qu'elle perdait chaque mois l'équivalent de 1,2 million d'euros↗. Les salariés n'étaient plus payés. Et les câbles de cuivre disparaissaient, volés dans plusieurs régions. L'opérateur public ne tenait plus ses propres fils.
L'éclat
C'est donc vers le ciel que le pays s'est tourné. Fin 2025, l'opérateur a signé un accord avec Starlink, les satellites d'Elon Musk, pour raccorder d'abord 500 écoles de campagne, à un tarif très inférieur au prix commercial, présenté comme un geste social de l'entreprise↗. Les premières antennes ont été posées dès la fin de l'année dans le Chaco↗. Puis, en juin 2026, Starlink a carrément offert ses équipements au gouvernement↗, qui vise désormais plus de 4,000 écoles connectées d'ici la fin du mandat↗.
Détail que l'on n'invente pas : les supports métalliques qui tiennent les antennes sur les toits des écoles sont fabriqués par des détenus↗. Le satellite vient de Californie, le pied de l'antenne d'une prison paraguayenne.
Fragilités
Ici, ce n'est pas une solidarité de voisinage qui comble le vide, mais un fournisseur venu d'en haut. L'État n'a pourtant pas disparu : il choisit les écoles, pose et entretient les antennes, délivre la licence et signe les contrats↗. Ce qu'il ne tient pas seul, ce sont les conditions techniques et commerciales d'un réseau qui tourne au-dessus de sa tête, à commencer par le prix qui suivra le tarif de faveur. Ce n'est pas une souveraineté par le bas, c'est une dépendance par le haut : l'État décide qui se connecte, mais négocie le reste avec un fournisseur qu'il ne contrôle pas.
Ailleurs, en Asie du Sud-Est insulaire, une radio a précédé l'État de deux ans, et lui a survécu depuis.
- Pays Timor-Leste
- Population ~ 1,3 million
- Indépendance 20 mai 2002
- Presse libre 30e rang mondial (RSF 2026)
La radio est née avant l'État
Le front
Vingt-quatre ans d'occupation indonésienne, plus de 100,000 morts selon la commission vérité du pays↗, puis, à partir de 2000, un territoire administré par l'ONU en attendant son indépendance. L'État timorais n'existe pas encore. La seule voix officielle est celle de la radio des Nations unies↗.
L'éclat
À côté de cette voix venue de New York, les radios communautaires prennent de vitesse le pays qu'elles allaient bientôt servir. Celle de l'Église catholique émet depuis 1994 et traverse l'occupation. Celle de Maliana, montée avec l'aide américaine et celle de l'Unesco, prend l'antenne en avril 2000, deux ans avant l'indépendance↗. Vingt ans plus tard, près des deux tiers des stations du pays sont communautaires, et hors de la capitale, ce sont souvent les seules qui atteignent vraiment les foyers.
Ces radios ne comblent pas le vide d'un État défaillant : elles précèdent un État qui n'existe pas encore. Une société s'organise pour se parler avant d'avoir des institutions pour le faire à sa place.
Fragilités
Ce réseau tient à peu de chose : des bénévoles, quelques subventions, et des bailleurs étrangers dont le départ lui serait fatal. Dépendre d'un bailleur n'est pas lui obéir, mais c'en est le risque permanent. Certaines autorités locales tentent aussi d'en faire leur porte-voix. Pour l'auditeur d'un village de montagne, pourtant, rien de tout cela ne compte autant que la voix elle-même, en tétoum ou dans une langue locale, qui parle de sa récolte, de sa route ou de son école plutôt que de celles de la capitale.
Plus à l'est, dans le Pacifique Sud, d'autres voix se battent non contre le silence de l'État mais contre la fureur du ciel.
- Pays Fidji
- Population ~ 900,000
- Indépendance 10 octobre 1970
- Radio communautaire mobile femLINKpacific, depuis 2004
Les guetteuses du ciel
Le front
Les Fidji vivent chaque saison sous la menace des cyclones. En février 2016, Winston, le plus violent jamais mesuré dans l'hémisphère Sud, a tué 44 personnes et frappé durement près de quatre habitants sur dix↗. Dans les villages des îles éloignées, la question n'est pas seulement de savoir si l'alerte arrive. C'est aussi de savoir qui la porte.
L'éclat
Ici, personne ne pose de câble : le réseau mobile existe déjà. Ce qui se construit par le bas, c'est l'information qui y circule. En 2004, une association de femmes, femLINKpacific, lance une radio qui tient dans une valise et que l'on installe sur un marché ou dans une réunion de village↗. Puis un réseau de veilleuses rurales qui envoient par SMS ce qu'elles voient : la mer qui monte, la rivière qui gonfle.
À Suva, la capitale, leurs messages deviennent des bulletins radio, en complément de ceux de la météo officielle↗. Pendant la saison de Winston, selon l'ONG qui soutient le réseau, l'alerte a ainsi circulé à travers plus de cent groupes de femmes et, par eux, auprès de près de 150,000 personnes↗. L'alerte ne descend plus seulement des experts : elle remonte du village.
Fragilités
Ce réseau vit de l'argent des autres : l'aide australienne, des fonds de femmes et les Nations unies↗. Et ses SMS voyagent sur des antennes qui ne lui appartiennent pas, dont celles de Digicel, revendu en 2022 avec son homologue papou.
Plus au nord-ouest, une grande île raconte l'autre versant de l'histoire : celui d'un réseau qui n'a jamais été communautaire, et qui est devenu une affaire d'États.
En amont de tout, les câbles
Derrière ces usages se cache un autre étage de dépendance : les câbles sous-marins, qui relient chaque pays au reste d'Internet et opposent aujourd'hui Washington et Pékin↗. Le Vanuatu l'a appris à ses dépens en décembre 2024 : après un séisme, son unique câble est resté muet dix jours. Il n'était même pas rompu ; c'est sa station d'arrivée, à terre, que son propre système anti-incendie avait mise hors service↗. Un petit État insulaire choisit rarement son câble : il hérite d'un tracé négocié ailleurs.
Revenons à Accra, à Atti-Akakpé, au Chaco, à Maliana, à Suva. Partout, quelqu'un a tendu un fil : un agent, une association de village, un opérateur public à bout de souffle, une radio paroissiale, un réseau de femmes. Mais nulle part le même acteur ne tient les trois bouts.
Au Togo, le village possède son réseau et l'État garde l'interrupteur. Au Ghana, les opérateurs possèdent les antennes et les plateformes de paiement, la banque centrale écrit la règle. Au Paraguay, l'État choisit les écoles et une entreprise américaine possède le ciel. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, le réseau a changé de mains, mais le pays a gardé la règle et l'impôt.
La bonne question n'est donc pas de savoir qui raccorde un village. C'est de savoir qui peut y changer les prix, couper le service, choisir ce qui s'y dit, et quel recours reste aux habitants le jour où cela arrive. Sur ce terrain, les petits États ne sont pas absents. Leur souveraineté numérique est en morceaux : solide sur la règle, fragile sur les satellites, incertaine sur les câbles. Ils négocient, pièce par pièce, ce qu'ils peuvent encore décider.
Connecter ne signifie pas posséder, et posséder ne signifie pas gouverner.
Sources principales
- Ghana Chamber of Telecommunications et GhanaWeb, données Banque du Ghana, février 2025 et mai 2026
- Republicoftogo.com, Internet Sans Frontières et CIO Mag, réseau communautaire d'Atti-Akakpé et restrictions de juin 2025
- DPL News, Hoy, InfoNegocios, Última Hora, MITIC, Agencia IP et La Política Online, COPACO, accord et dons Starlink, 2025 et 2026
- ONU (UNTAET), RMTL / AMARC Asia-Pacific, CAVR (rapport Chega!) et RSF, radios et presse du Timor-Leste
- femLINKpacific et IWDA, Women's Weather Watch et radio femTALK 89FM ; cyclone Winston
- DataReportal (Digital 2025), BuddeComm, gouvernement australien (DFAT), Al Jazeera, Capacity et Total Telecom, rachat de Digicel Pacific et taxe papoue
- Lowy Institute, station d'atterrissage du câble ICN1 après le séisme de Port-Vila
À lire aussi dans la série « Les Éclats du Silence »
La série · Les éclats du silence
- Épisode 1 : ces États qui tiennent sans dominer
- Épisode 2 : les nouvelles formes de souveraineté
- Épisode 3 : la guerre de l’eau
- Épisode 4 : la dernière goutte
- Les Eclats du Silence – Episode 5 : L’arme de la dette
- Épisode 6 : L’art de vivre dans les fissures
- Épisode 7 : L’Internet des oubliés
- Épisode 8: Le Code et la Frontière
- Épisode 9 : Gouverner par le soin
- Épisode 10 : Le serment du monde : soigner pour résister
- Épisode 11 : Quand la terre chasse les siens
- Les Eclats du Silence – Episode 12 : Les corps du travail invisible
- Les Eclats du Silence – Episode 13 : La géographie du rebut quand nos objets continuent leur voyage
- Les Eclats du Silence – Episode 14 : qui paie vraiment le prix du passé ?
- Épisode 15 : Les Dieux qui dérangent
- Les Eclats du Silence – Episode 16 : Les mondes connectés : quand l’État ne tient plus le fil (vous êtes ici)
Similaire
En savoir plus sur SAPERE
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

