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Le Yémen : comment un mouvement des montagnes est devenu une menace maritime ?

Issu d’un mouvement de renaissance zaïdite dans les hautes terres du nord du Yémen, Ansar Allah est devenu une menace pour l’une des grandes routes du commerce mondial. L’accès au littoral, les armes à distance et une organisation qui dure ont rendu ce changement possible. Cette planche suit la trajectoire qui mène des frappes de 2016 à la campagne ouverte en novembre 2023.


Pas besoin d’une flotte pour rendre une route maritime dangereuse.

Des montagnes du Saada à la mer Rouge


Portrait d’Abdel-Malek al-Houthi, chef d’Ansar Allah
Abdel-Malek al-Houthi. Il dirige Ansar Allah depuis 2004, après la mort de son frère Hussein. Vingt-deux ans à la tête du mouvement : c’est la durée, autant que l’armement, qui explique la suite.
1990 → 2004

Dans le gouvernorat de Saada, aux confins du nord, Hussein al-Houthi anime la Jeunesse croyante, un mouvement de renaissance zaïdite. Il est tué en 2004 ; son frère Abdel-Malek lui succède.

2004 → 2010

Six guerres successives opposent le mouvement au pouvoir de Sanaa, principalement dans le nord du pays. Il en sort aguerri, doté de réseaux de combattants qui compteront plus tard.

2011 → 2015

Le mouvement prend le nom d’Ansar Allah en 2011. Le 21 septembre 2014, il prend Sanaa. En mars 2015, une coalition conduite par l’Arabie saoudite intervient, et il atteint une partie du littoral de la mer Rouge.

2016 → 2018

En 2016, le HSV-2 Swift émirati est touché et le destroyer américain USS Mason visé, avec des missiles de croisière C-802. En juillet 2018, deux supertankers saoudiens sont attaqués : Riyad suspend ses expéditions de pétrole par le détroit.

2023 → 2026

À partir de novembre 2023, campagne contre la navigation, avec un arsenal élargi : drones, missiles de croisière et, pour la première fois chez un mouvement non étatique, balistiques antinavires. En septembre 2026, prise de Mokha et de l’île de Périm. Les forces gouvernementales la reprennent les 5 et 6 octobre, au début d’une contre-offensive qui vise tout le territoire tenu par le mouvement.

Entre la quatrième et la cinquième case, il s’écoule sept ans. Le moyen n’est pas apparu en 2023 : une capacité antinavire côtière a été démontrée en 2016, sur des cibles militaires. Le commerce n’est pas davantage une cible nouvelle : en 2018 déjà, deux supertankers saoudiens sont attaqués et l’Arabie saoudite suspend ses expéditions par le détroit. Ce qui change en 2023 est l’échelle : l’arsenal s’élargit, la portée augmente, et les attaques deviennent une campagne.

CarteLes lieux du changement d’échelle

Le Yémen compte vingt-deux gouvernorats. Celui de Saada, aux confins du nord, est le berceau du mouvement ; Sanaa est tombée en 2014 ; les quatre teintés sont ceux où les combats de 2026 ont déplacé le plus de monde, le long de la côte et jusqu’à Aden.

Lahij Aden Al Hodeida Taëz Saada Saada Sanaa Mokha Bab el-Mandeb ARABIE SAOUDITE OMAN DJIBOUTI MER ROUGE GOLFE D’ADEN MER D’ARABIE 200 km

Faites défiler pour voir la carte entière

Saada, gouvernorat d’origine du mouvement
les quatre gouvernorats les plus touchés par les déplacements de 2026
les autres gouvernorats du Yémen

Fond de carte : Natural Earth, simplifié. La carte situe des lieux ; elle ne figure aucun contrôle territorial, qui change de semaine en semaine.

Ce qu’il faut pour menacer un détroit


Le facteurCe qu’il change
Une flotte de guerrenon Ansar Allah n’en a jamais eu, et n’en a pas eu besoin. Un navire de guerre sert à tenir une mer ; il n’est pas requis pour la rendre dangereuse.
Un accès au littoraloui Depuis 2014 et 2015, le mouvement contrôle une partie du littoral yéménite de la mer Rouge, ce qui met les routes à portée d’armes côtières.
Des armes à distanceoui Missiles de croisière dès 2016, puis drones et balistiques antinavires à partir de 2023. Elles menacent un navire sans avoir à l’affronter.
Le repérage des ciblesoui Identifier et suivre un navire dans un couloir resserré : sans cela, une arme à distance ne sert à rien.
Une organisation qui dureoui Dix ans de frappes aériennes n’ont pas neutralisé durablement les capacités ni repris les hautes terres du nord.

Ces moyens rendent les attaques possibles. Leur emploi dépend aussi d’une décision politique, d’attaquer, de suspendre ou de reprendre. La possession des armes ne suffit pas à prévoir quand elles seront employées.

CoûtsCe que coûte l’attaque, ce que coûte la parade

Un exemple, à la même échelle : un drone bon marché face à un intercepteur de haut de gamme. La barre du drone est si courte qu’on la cherche, et c’est ce déséquilibre que la défense doit absorber dans la durée.

Un missile intercepteur naval exemple : 2 millions de dollars Un drone d’attaque exemple : 20,000 dollars Exemple : toutes les attaques ne sont pas des drones bon marché, et toutes les parades ne consomment pas un tel missile.

Ordres de grandeur publiés par les analystes de défense : un drone à sens unique dérivé du Shahed-136 est estimé autour de 20,000 dollars, certains modèles bien moins ; un intercepteur naval de haut de gamme coûte de 1 à 2 millions. Les barres figurent le cas extrême, 20,000 contre 2 millions.

La campagne réelle mobilise aussi des chasseurs embarqués, du brouillage et des canons ; ce graphique illustre une asymétrie, il ne mesure pas le coût d’une campagne. La marine américaine a déclaré près d’un milliard de dollars de munitions depuis octobre 2023.

Ce que 2016 annonçait, et ce qu’il n’annonçait pas

En octobre 2016, un catamaran émirati est frappé au large de Bab el-Mandeb et un destroyer américain est visé à trois reprises, avec des missiles de croisière antinavires. La capacité est là, publique, documentée, et elle sera analysée. Dès juillet 2018, deux supertankers saoudiens sont attaqués et l’Arabie saoudite suspend ses expéditions par le détroit : la navigation commerciale est déjà visée, et déjà détournée.

La capacité était connue dès 2016. L’ampleur de la campagne ne s’en déduisait pas.

Une capacité connue ne dit ni quand elle servira, ni contre qui, ni combien de temps. C’est la distinction que cette planche tient : le moyen relève du renseignement, l’emploi relève d’une décision, et l’ampleur d’un rapport de forces. Les trois ne se déduisent pas l’une de l’autre.

Le pays derrière le front

Une planche sur le Yémen qui ne parlerait que de navires manquerait l’essentiel. En novembre 2021, le Programme des Nations unies pour le développement estimait que la guerre aurait causé environ 377,000 morts à la fin de cette année-là, dont près de trois sur cinq par ses conséquences indirectes : faim, maladies, dégradation des soins. C’est une estimation modélisée, et non un décompte de morts constatés ; elle ne décrit pas le bilan d’aujourd’hui.

Pour 2026, les Nations unies recensent 22,3 millions de personnes ayant besoin d’une aide humanitaire. Et l’Organisation internationale pour les migrations comptait, au 28 septembre 2026, 145,308 personnes déplacées dans huit gouvernorats depuis la reprise des combats de juin, soit près de 16,000 de plus en une seule semaine.

Au relevé précédent, le 21 septembre, quatre gouvernorats en concentraient l’essentiel : Taëz avec 73,494 personnes, Lahij 33,828, Aden 8,946 et Al Hodeida 8,244. Le front maritime est la partie visible d’un pays dont le reste ne l’est pas.

Non étatique ne veut pas dire sans ÉtatAnsar Allah administre Sanaa et le nord depuis 2014 : impôts, tribunaux, écoles, conscription. Ansar Allah exerce une autorité de fait, distincte du gouvernement yéménite internationalement reconnu. C’est ce qui le rend durable, et c’est aussi ce qui complique les moyens de pression et la négociation, faits pour des États.
La condition qui vacilleDes quatre conditions du tableau, l’accès au littoral est la seule qui se discute depuis octobre 2026. La reprise de Mokha retire au mouvement le rivage qui domine le point le plus resserré de Bab el-Mandeb, et l’offensive gouvernementale remonte vers Hodeida. Les trois autres conditions, elles, ne se perdent pas sur le terrain : un arsenal et une organisation ne se reprennent pas comme un port.
Ce que cette planche ne traite pasCe que la fermeture d’un détroit produit sur le commerce et sur les prix fait l’objet de la planche « Pourquoi deux détroits ne se bloquent pas de la même façon ? ». Celle-ci reste sur l’acteur et sur sa trajectoire.
Sur l’origine des armesLes transferts iraniens vers Ansar Allah sont documentés par les groupes d’experts des Nations unies depuis des années. La planche ne tranche pas la part de ce qui est livré, assemblé sur place ou produit localement : la répartition exacte entre livraisons, assemblage et production locale reste difficile à établir.

Exclusivité SAPERE. Trajectoire du mouvement : étude du Combating Terrorism Center de West Point sur la machine de guerre houthiste ; relevés d’incidents armés. Arsenal antinavire : Institut international d’études stratégiques, janvier 2024, qui distingue les missiles de croisière de 2016 des systèmes employés ensuite.

Bilan humain : Programme des Nations unies pour le développement, novembre 2021. Déplacements : Organisation internationale pour les migrations, relevé du 28 septembre 2026. Octobre 2026 : revendication gouvernementale de la reprise de Mokha, démentie par les Houthistes, rapportée par les agences le 5 octobre. État constaté le 30 octobre 2026.

Le Moyen-Orient en infographies Voir l’ensemble de la série→ Le parcours complet en six actes : où l’on en est et qui veut quoi, d’où viennent les organisations armées, les terrains où tout se joue, qui pèse de l’extérieur, ce qui fait finir une guerre, et ce qu’il resterait à faire.
© SAPERE · 2026Acte troisième

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