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Acte troisième

Ce que l’Iran a perdu entre 2023 et 2026

Pendant quarante ans, l’Iran a noué hors de ses frontières des partenariats armés qui lui servaient à plusieurs choses à la fois : dissuader, peser sur les gouvernements voisins, protéger des routes, et disposer de moyens de riposte qu’il n’aurait pas à employer lui-même. On a appelé cet ensemble l’axe de la résistance. Entre octobre 2023 et l’automne 2026, plusieurs de ses couches se sont dégradées en même temps. Cette infographie regarde lesquelles, et dans quel état.


Ce n’est pas un bouclier qui tombe. Ce sont plusieurs couches qui cèdent ensemble.

D’où venait ce bouclier

Entre 1980 et 1988, l’Iran a subi l’invasion irakienne : huit ans de guerre, environ 680,000 morts et disparus, des villes bombardées, des armes chimiques, et un adversaire soutenu par des puissances arabes, occidentales et soviétiques. Téhéran s’est trouvé très isolé, sans l’être tout à fait, la Syrie s’étant rangée contre Bagdad.

La révolution de 1979 fournit d’abord l’impulsion idéologique et l’ambition de projection : les Gardiens de la révolution participent à la formation du Hezbollah au Liban dès 1982, en pleine guerre contre l’Irak. Le conflit ne crée donc pas cette politique, il la renforce puissamment, en installant la conviction qu’il faut une profondeur stratégique et des partenaires armés hors des frontières.

Cette orientation ne poursuit pas un seul but, mais plusieurs : éloigner l’affrontement, dissuader, projeter de l’influence, sécuriser des routes.

Un avertissement s’impose avant le tableau qui suit : le mot d’axe, comme celui de bouclier, suggère une architecture commandée depuis un centre. Ce n’en est pas une. Ce sont des partenaires aux agendas propres, un corridor logistique, des soutiens d’État qui n’ont jamais promis de se battre, et des capacités nationales ; on les regroupe ici pour la clarté du regard, non parce qu’ils formeraient un ensemble homogène.

Quatre couches, huit composantes, et leur état


La composanteSon rôleCe qui s’est passéÉtat constaté en oct. 2026
Partenaire arméLe Hamasmouvement palestinien né en 1987, rapproché de l’Iran à partir des années 1990, avec des ruptures Pour l’Iran, disposer d’un partenaire armé au contact direct d’Israël, sans engagement iranien automatique. Le plus autonome des huit, et celui dont la relation avec Téhéran a le plus varié. L’attaque du 7 octobre 2023 déclenche une offensive israélienne de grande ampleur. Son appareil militaire est largement détruit, son commandement décimé. Très dégradéAppareil militaire largement détruit, mouvement non éliminé
Partenaire arméLe HezbollahLiban, depuis 1982 La pièce maîtresse : un arsenal de dizaines de milliers de roquettes braqué sur Israël, et un rôle d’encadrement des autres alliés. En septembre 2024, l’explosion coordonnée de milliers d’appareils de communication, puis l’élimination de son chef Hassan Nasrallah le 27 septembre, et une incursion terrestre. Très dégradéCommandement décimé, arsenal réduit, appareil politique et social toujours fonctionnel
Corridor logistiqueLa Syrie d’Assadle corridor terrestre Moins un allié armé qu’une route : le couloir par lequel transitaient armes et cadres vers le Liban. Le régime tombe le 8 décembre 2024. Le pouvoir issu de cette chute est hostile à Téhéran, et le corridor institutionnel disparaît avec lui. RompuLa route logistique régulière et permissive est interrompue ; des acheminements clandestins restent possibles
Partenaires armésLes milices irakiennesdepuis 2003 Une profondeur immédiate à la frontière occidentale, et un moyen de pression sur les positions américaines de la région. Engagement limité après 2023, puis prudence croissante : le pouvoir de Bagdad cherche à ne pas devenir un théâtre. EntaméCapacités conservées, engagement volontairement limité
Partenaire arméLes HouthisYémen, depuis 2014 La pièce la plus éloignée, et la seule à peser sur une route maritime mondiale plutôt que sur une frontière. Frappés à répétition, ils ont étendu leurs cibles aux intérêts saoudiens. Depuis le 4 octobre 2026, une contre-offensive gouvernementale leur reprend Mokha et remonte vers Hodeida. EntaméArsenal et organisation intacts, mais le littoral conquis en 2014 et 2015 est désormais disputé
Soutien d’ÉtatLa Russietraité de partenariat stratégique signé le 17 janvier 2025, en vigueur depuis octobre 2025 Une couverture diplomatique au Conseil de sécurité, des technologies, et un partenariat dont l’existence même était censée faire réfléchir un adversaire. Le traité ne comporte aucune clause de défense mutuelle. Pendant les frappes de 2026, Moscou s’en est tenu aux condamnations et aux appels à la diplomatie ; le Kremlin a déclaré n’avoir reçu aucune demande d’assistance militaire. La chute de Damas avait auparavant privé les deux pays de leur terrain commun. EntaméPartenariat intact et réaffirmé à Téhéran en octobre 2026, mais éprouvé sans effet militaire
Soutien d’ÉtatLa Chineaccord de coopération de vingt-cinq ans, 2021 Le débouché : premier acheteur du pétrole iranien, donc premier financeur indirect de l’État. Et une voix qui bloque au Conseil de sécurité. Pékin conteste la validité juridique du rétablissement des sanctions de l’ONU et oppose son statut de blocage aux sanctions américaines, invoqué pour la première fois en mai 2026. Mais ses achats de brut iranien ont reculé de moitié. EntaméCouverture diplomatique maintenue, débouché pétrolier réduit de moitié
Capacités nationalesLes défenses de l’Iransur son propre sol Le dernier étage : défense antiaérienne, sites de production de missiles. Les partenaires régionaux formaient devant lui une couche avancée, destinée à éviter ou à retarder une confrontation directe sur le sol iranien. Deux échanges directs de frappes avec Israël en 2024, une première dans l’histoire des deux pays, puis des frappes de grande ampleur sur le sol iranien à partir du 28 février 2026. Très dégradéDéfense antiaérienne et sites de production atteints

La colonne de droite classe chaque composante sur une échelle de quatre états nommés, et non chiffrés : capacités préservées, entamé, très dégradé, rompu. Ce sont des appréciations, non des mesures : aucun décompte indépendant n’existe pour la plupart de ces appareils.

Trois ans, cinq bascules


Oct. 2023
L’attaque du Hamas ouvre la séquence. Le Hezbollah ouvre un front d’appui, sans engagement iranien direct.
2024
Deux cycles d’échanges directs : en avril, l’Iran frappe Israël depuis son territoire pour la première fois, riposte israélienne limitée ; en octobre, un second cycle, suivi d’une réponse israélienne de plus grande ampleur.
Sept. 2024
Le Hezbollah perd ses communications, puis son chef, en dix jours.
Déc. 2024
La chute du régime syrien coupe le corridor terrestre vers le Liban.
2026
Frappes de grande ampleur sur l’Iran à partir du 28 février, front libanais rallumé le 2 mars, détroit d’Ormuz brandi comme levier. En octobre, la dernière composante intacte recule au Yémen.

L’Iran n’a pas perdu un bouclier uniforme. Il a vu se dégrader en même temps plusieurs couches de sa stratégie de dissuasion : des partenaires armés, un corridor logistique, des soutiens d’État, et ses défenses propres.

Aucune de ces couches n’a disparu, sauf la route syrienne. Mais leur capacité conjointe à dissuader une attaque contre l’Iran, ou à la détourner ailleurs, a fortement diminué : et cela au moment même où la confrontation se rapprochait de son propre territoire. C’est ce que la doctrine issue de 1979 et de la guerre contre l’Irak visait précisément à éviter.

Deux réserves interdisent d’en conclure trop vite. La première est que démonté ne veut pas dire supprimé : le Hamas et le Hezbollah sont très affaiblis, aucun n’a disparu, et les deux ont déjà montré une importante capacité de reconstitution après de lourdes pertes.

La seconde est que l’effondrement d’une stratégie de dissuasion indirecte peut conduire à l’inverse de ce que l’on en attend. Un État dont les intermédiaires s’affaiblissent pourrait accroître la valeur stratégique qu’il attribue à son programme nucléaire, voire au statut d’État du seuil. Ce dilemme fait l’objet de la planche « Le nucléaire : que prouve un uranium enrichi à 60 % ? ».

Ce qui cède ne laisse pas un vide : cela laisse une question, celle de ce qui viendra le remplacer.

Huit composantes, huit relations différentesLe Hezbollah est le partenaire le plus organiquement lié à Téhéran ; le Hamas, sunnite et né d’une histoire palestinienne, s’en est rapproché tardivement ; les Houthis poursuivent d’abord une guerre yéménite ; les milices irakiennes sont multiples et diversement contrôlées. L’Iran a armé, financé et formé ; il n’a pas piloté un bloc.
Des soutiens qui n’ont jamais promis de se battreAucun des accords liant l’Iran à Moscou et à Pékin ne comporte de clause de défense mutuelle : ni le traité russo-iranien de janvier 2025, ni l’accord sino-iranien de 2021, ni le pacte trilatéral signé fin janvier 2026. Ce que 2026 a changé n’est donc pas la nature de ces soutiens, c’est ce que l’on en sait. Ce que ces deux puissances font et ne font pas dans la région est traité dans la planche « La Chine, la Russie et l’Union européenne : peser sans décider ».
Pourquoi ces états ne sont pas des chiffresIl n’existe aucun décompte indépendant et vérifiable des effectifs, des arsenaux ou des pertes de ces organisations. Les évaluations disponibles viennent d’États parties au conflit ou des organisations elles-mêmes. Les quatre états de la dernière colonne sont donc une appréciation, donnée comme telle.
La composante qui tenaitJusqu’à l’automne 2026, les Houthis étaient la seule composante peu entamée, et c’était la plus éloignée de l’Iran. Son effet se mesure d’ailleurs ailleurs que chez elle : sur une route maritime, et sur les prix mondiaux. Voir la planche « Pourquoi deux détroits ne se bloquent pas de la même façon ? ».
Plus aucune composante intacteLe meilleur des quatre états de la dernière colonne, capacités préservées, n’est plus attribué à personne : depuis l’automne 2026, les huit composantes sont toutes entamées, très dégradées ou rompues. Ce n’est pas une mesure, c’est une appréciation ; mais c’est la première fois depuis quarante ans qu’elle se présente ainsi.
Ce qui reste à vérifierSur une séquence aussi rapide, une infographie vieillit vite. La date d’arrêt est affichée pour que le lecteur sache exactement ce qu’il lit, et les reculs houthistes d’octobre 2026 sont donnés pour l’essentiel par des sources gouvernementales yéménites et de la coalition, que le mouvement conteste.

Exclusivité SAPERE. Références : P. Razoux, « La guerre Iran-Irak » (Perrin, 2013) · M. Goya, « L’Embrasement » (Perrin, 2024). Soutiens d’État : textes des accords ; achats chinois de brut iranien ; visite de Lavrov à Téhéran, 19 octobre 2026. État constaté le 30 octobre 2026.

Le Moyen-Orient en infographies Voir l’ensemble de la série→ Le parcours complet en six actes : la carte des positions, ce qui rend la guerre possible, la fabrique des frontières, la Palestine, le Liban, l’Iran, et ce qui pourrait dénouer le conflit.
© SAPERE · 2026Acte troisième

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