Focus stratégique sur les énergies
Le nucléaire français affronte son « mur d’investissement » au moment où la Chine accélère. La souveraineté se joue désormais sur la capacité à financer les nouveaux réacteurs et à sécuriser la chaîne de valeur industrielle.
Parcs, coûts & trajectoires
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France : L’addition EPR2 s’alourdit (Mise à jour Déc. 2025)
Source : Le Monde (18 décembre 2025) / EDF
Les coûts de construction pour les six nouveaux réacteurs « EPR 2 » sont désormais estimés à 72,8 milliards d’euros (valeur 2020), soit 40 % de plus par rapport au scénario présenté en 2022 (51,7 Md€). S’il était formulé en euros actuels, le devis dépasserait les 80 milliards d’euros.
Avec les frais intercalaires (intérêts, financement), la facture totale est susceptible de dépasser les 100 milliards d’euros selon la Cour des comptes. La mise en service du premier réacteur est espérée pour 2038 (contre 2035 initialement). Outre Penly, les paires sont prévues à Gravelines (Nord) et au Bugey (Ain).
Confirmation Flamanville : Connecté en décembre 2024, son coût total a été de 23,7 Md€, soit sept fois plus que les coûts initiaux.
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Basculement Chine / France dans le parc nucléaire
En septembre 2025, la Chine dépasse la France avec 58 réacteurs nucléaires en fonctionnement contre 57. Pékin poursuit une trajectoire d’expansion dans une logique de sécurité énergétique et de décarbonation pilotée par l’État.
Sources : Le Figaro, 22 septembre 2025 / Le Temps, 8 septembre 2025 -
Mur d’investissements EDF & indisponibilités programmées
Selon la Cour des comptes, les besoins d’investissements d’EDF entre 2025 et 2040 atteignent 460 Md€, en cumulant parc existant, nouveaux réacteurs, réseaux et décarbonation. Un arrêt programmé d’EPR pour visite complète est prévu pour environ 350 jours autour de 2026, réduisant temporairement la puissance disponible. La planification du nucléaire français se lit donc à travers la double contrainte d’un mur financier et d’une fenêtre d’indisponibilité significative.
Sources : Cour des comptes / EDF / Le Monde (30 octobre 2025) -
Modulation nucléaire évitable & économie de système
RTE identifie jusqu’à 30 TWh de modulation nucléaire potentiellement évitable grâce à un meilleur pilotage du système électrique et au déploiement de flexibilités (effacements, stockage, pilotage de la demande). Une décarbonation plus rapide permettrait en outre une économie d’environ 7 €/MWh sur le coût global du système. L’usage du nucléaire ne se résume donc plus à la capacité installée, mais à son intégration fine dans une architecture de flexibilité.
Source : RTE, scénarios de décarbonation (2025)
Filière Industrielle & Souveraineté
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Arabelle Solutions : le retour de la souveraineté
La reprise par EDF des activités nucléaires de General Electric (renommées Arabelle Solutions) est qualifiée d’enjeu de souveraineté industrielle. Le fabricant de turbines vise un doublement de son chiffre d’affaires d’ici 2030, consolidant la maîtrise française sur les composants critiques des centrales.
Cette réintégration corrige, au moins en partie, la cession de la branche énergie d’Alstom à General Electric en 2014, qui avait transféré à un acteur américain la maintenance des 58 réacteurs français et une partie des capacités liées aux programmes militaires. Elle marque un tournant : après une décennie de dépendance technologique, l’État reprend la main sur un maillon stratégique de la filière nucléaire, au moment où le pays relance un vaste programme de nouveaux réacteurs.
Olivier Marleix voyait dans cette reconquête la preuve a posteriori que la vente autorisée sous la responsabilité d’Emmanuel Macron fut une erreur stratégique majeure. Le contraste entre la décision de 2014 et le rachat de 2024 illustrait, selon lui, les conséquences d’un arbitrage politique détaché des impératifs de souveraineté.
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Uranium : sécurisation militarisée au Niger
Suite au retrait des forces occidentales, environ 500 mercenaires russes ont été déployés à Arlit en juillet 2025 pour sécuriser les mines d’uranium. Cette présence armée consacre un basculement géopolitique autour d’une ressource critique pour le combustible nucléaire français et européen.
Source : Africa Confidential (juillet 2025) -
SMR : pari technologique coûteux
La CRE estime à 1 Md€ l’investissement nécessaire pour développer un premier prototype de petit réacteur modulaire (SMR) en France. Parallèlement, Orano recrute environ 600 personnes à Cherbourg pour le projet « Aval du futur » dédié au recyclage des combustibles.
Sources : CRE / Challenges (nov.-déc. 2025)
La demande physique en hydrocarbures résiste, mais le marché bascule d’une logique de rente à une guerre des volumes, tandis que l’Europe change de dépendance.
Pétrole : Guerre des Prix & Rentes
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OPEP+ : La guerre des volumes
L’OPEP+ a changé de stratégie en augmentant sa production pour faire baisser les prix (Brent sous les 67 dollars début septembre 2025) et regagner des parts de marché face à la concurrence américaine. L’objectif est de maintenir le baril autour de 65 dollars pour mettre en difficulté les producteurs de schiste dont les coûts sont plus élevés.
Source : AIE / IFRI -
Arabie saoudite : la ligne de flottaison budgétaire
Pour financer ses giga-projets et équilibrer son budget, Riyad a besoin d’un baril autour de 96 USD. Sous ce seuil, le Royaume doit puiser dans ses réserves ou ralentir certains projets de la Vision 2030. Le prix du pétrole reste ainsi le principal indicateur de soutenabilité du programme de transformation saoudien.
Source : FMI (2025) -
Demande mondiale : 113 Mb/j en 2050
Les projections de l’AIE anticipent encore une demande d’environ 113 millions de barils/jour en 2050. Ces chiffres contredisent les scénarios de « pic pétrolier rapide » et confirment la persistance des hydrocarbures dans le mix mondial. Ils rappellent le décalage entre trajectoires physiques et discours de sortie accélérée du pétrole.
Sources : AIE / L’Express / La Tribune (nov. 2025) -
Russie : la flotte fantôme comme caisse de guerre
La « shadow fleet » pétrolière russe génère environ 35 Md€ de revenus par an, finançant entre 30 % et 40 % de l’effort de guerre. Malgré les sanctions, le gaz livré à l’Union européenne devrait encore rapporter près de 15 Md€ au Kremlin en 2025. Les flux fossiles demeurent donc au cœur de la capacité de résistance économique de Moscou.
Source : Le Monde, 4 et 22 octobre 2025
Majors & arbitrages fossiles
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TotalEnergies : recentrage sur le fossile rentable
Avec un Brent autour de 60 $ en octobre 2025, TotalEnergies ralentit ses investissements dans les renouvelables pour privilégier les actifs fossiles les plus rentables. Le groupe acquiert 50 % des centrales de D. Křetínský pour 5,1 Md€ et fait du Brésil son premier contributeur de cash.
Source : Challenges (nov.-déc. 2025) -
Subventions fossiles & santé publique
Selon ActionAid, 15 pays du Sud global dépensent davantage en subventions aux énergies fossiles que pour leur budget de santé publique. Cette hiérarchie budgétaire illustre un verrouillage de court terme où la stabilité sociale dépend du prix de l’énergie.
Source : Le Monde, 30 septembre 2025
Gaz, GNL & vulnérabilités
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Accord UE-États-Unis : Un pari risqué (750 Mds $)
Pour éviter des droits de douane, l’UE s’est engagée à acheter pour 750 milliards de dollars d’énergie américaine (GNL, pétrole) sur trois ans. Cette dépendance remplace celle à la Russie par une dépendance aux aléas politiques US, mettant potentiellement en péril le Pacte Vert européen.
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France : La « boucle infernale » du gaz
En juillet 2025, baisse des prix de gros (-8%) annulée par la hausse des coûts de réseau (+6,1%). La baisse de la consommation oblige à augmenter les tarifs unitaires pour couvrir les coûts fixes de GRDF, piégeant les consommateurs modestes.
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Ukraine : 13,2 milliards de m³ pour passer l’hiver
Pour l’hiver 2025–2026, les besoins en gaz de l’Ukraine sont estimés à 13,2 milliards de m³. Ce volume doit être financé et acheminé par les alliés européens et nord-américains.
Source : Le Monde, 11 octobre 2025 -
GNL américain & dépendance européenne
Au premier semestre 2025, les États-Unis fournissent 55 % des importations de GNL de l’Union européenne. En France, les stocks de gaz pour l’hiver sont remplis à 95 %, mais les dernières cuves sont souvent remplies par du GNL américain ou russe « blanchi » acheté au plus haut.
Sources : GIE AGSI / La Tribune (2025) -
Taïwan : seulement 14 jours de réserves LNG
Taïwan dispose d’environ 14 jours de réserves de gaz naturel liquéfié en cas de blocus naval. La vulnérabilité principale se joue donc sur l’étranglement énergétique, plus que sur l’hypothèse de débarquement.
Source : Ministry of Economic Affairs (Taïwan, 2025) -
Argentine : le paradoxe Vaca Muerta
Malgré d’immenses réserves de gaz de schiste à Vaca Muerta, l’Argentine a dû importer en urgence 20 cargaisons de GNL durant l’hiver austral 2025. Le manque de gazoducs et d’infrastructures d’exportation empêche le pays de tirer pleinement parti de cette ressource. La vulnérabilité en devises et en sécurité d’approvisionnement reste donc élevée.
Source : Enarsa (août 2025)
Chaleur extrême & contrat social électrique
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Inde : le seuil critique des 42 °C en bulbe humide
En Inde, un seuil autour de 42 °C en « bulbe humide » peut conduire à l’arrêt de certaines centrales thermiques, précisément lorsque la demande de climatisation explose. Cette double contrainte augmente le risque de délestage massif.
Source : India Meteorological Department (2025) -
Irak : à Bassorah, l’électricité comme baromètre politique
À Bassorah, un pic de température autour de 50 °C déclenche régulièrement des manifestations massives en cas de coupures d’électricité. La légitimité du gouvernement se mesure de facto en heures de courant par jour.
Source : AFP (2025)
La France est entrée dans une période de surcapacité électrique (jusqu’en 2027-28 selon RTE). Ce paradoxe menace de ralentir (« stop and go ») le déploiement des renouvelables, alors même que les objectifs long terme exigent une accélération.
Objectifs de mix & trajectoires chiffrées
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PNIEC : 58 % d’énergies décarbonées en 2030
Le Plan national intégré énergie-climat fixe pour la France un objectif de 58 % d’énergies décarbonées dans la consommation finale en 2030, puis 71 % en 2035. Dans ce cadre, la chaleur solaire thermique vise 6 TWh en 2030 et 10 TWh en 2035. La production photovoltaïque française atteignait déjà 23,3 TWh en 2024, dépassant pour la première fois les énergies fossiles dans l’électricité nationale.
Sources : Ademe / PNIEC / Le Monde (25 octobre 2025)
Acteurs & Innovations
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Engie : Géant du renouvelable
Engie est désormais le plus gros exploitant de panneaux solaires et d’éoliennes terrestres en France. Le groupe dispose d’une capacité mondiale de 102 GW, dont plus de la moitié pour générer de l’électricité renouvelable : éoliennes, énergie solaire, batteries de stockage et bon nombre d’actifs plus anciens dans l’hydraulique.
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Heliup : Le pari du solaire léger (Made in France)
En Isère, la start-up lance une production de panneaux photovoltaïques ultra-légers (7,5 kg, 3x moins que le standard). Sa stratégie cible un créneau spécifique : proposer un produit trois fois plus léger grâce à du verre ultramince, pour équiper les bâtiments dont les toitures ne supporteraient pas le poids d’un modèle classique, se différenciant ainsi des produits standards chinois.
Source : Le Monde (5 octobre 2025)
Filière éolienne & tensions industrielles
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TotalEnergies va piloter le plus grand projet d’éolien en mer en France, au large du Calvados
Le futur parc Centre Manche 2 doit permettre d’alimenter l’équivalent de 1 million de foyers en électricité bas carbone, soit la puissance théorique d’un réacteur nucléaire.
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Ørsted : 2 000 emplois supprimés dans l’offshore
En 2025, le danois Ørsted, leader mondial de l’éolien offshore, annonce 2 000 suppressions d’emplois et un retrait de certains marchés. Cette décision, prise dans un contexte de coûts élevés et de renégociation de contrats, reflète la fragilité financière d’une filière pourtant centrale dans les scénarios de transition.
Source : communiqués Ørsted (septembre 2025) -
La crise de l’éolien en mer
La filière fait face à une « grande désillusion » : inflation des matières premières, hausse des taux, retrait de partenaires (RWE sur Centre Manche 2). L’objectif français de 18 GW en 2035 semble difficile à atteindre.
Dépendance aux équipements de transition
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Chine : 60 % des éoliennes, 80 % des panneaux solaires
La Chine concentre environ 60 % de la production mondiale d’éoliennes et 80 % de celle des panneaux photovoltaïques. Les pays engagés dans la transition dépendent donc de chaînes de valeur largement contrôlées par Pékin pour déployer leurs capacités renouvelables.
Source : IEA, statistiques 2025
Projets français
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Normand’Hy : 200 MW pour 28 000 tonnes d’H₂/an
Le projet Normand’Hy d’Air Liquide vise une capacité d’électrolyse de 200 MW, capable de produire jusqu’à 28 000 tonnes d’hydrogène renouvelable par an. L’investissement total est d’environ 450 M€, dont 190 M€ d’aides publiques. À l’échelle nationale, la France vise 4 500 MW d’électrolyseurs en 2030, contre seulement 35 MW installés en 2024, ce qui donne la mesure du rattrapage à effectuer.
Source : Le Monde, 14 octobre 2025
Ambition européenne
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UE : 10 millions de tonnes d’hydrogène vert en 2030
L’Union européenne s’est fixé un objectif de 10 Mt d’hydrogène vert produit annuellement d’ici 2030. Les retours de terrain montrent cependant un retard important des projets, des réseaux et des mécanismes de financement par rapport à cette cible. L’indicateur sert désormais autant à mesurer l’ambition qu’à révéler les contraintes industrielles et financières.
Source : La Tribune, 21 novembre 2025
Le Stockage : Chaînon Manquant
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Le Boom des Batteries : x6 depuis 2020
Fin mai 2025, 1 100 MW de stockage étaient opérationnels en France. RTE vise 20 GW en 2030. Les projets d’envergure (Harmony Energy à Nantes, TagEnergy à Reims) stabilisent le réseau face à l’intermittence des renouvelables.
Infrastructures de transport & distribution
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Enedis & RTE : 200 Md€ pour les « autoroutes de l’électricité »
Pour accompagner la relance du nucléaire, l’essor des renouvelables et l’électrification des usages, Enedis prévoit environ 100 Md€ d’investissements d’ici 2040 et RTE 100 Md€ supplémentaires sur 15 ans. Ces montants visent à renforcer le réseau de transport haute tension et la distribution basse et moyenne tension. Sans ce socle, la transition énergétique resterait largement théorique.
Sources : RTE / Enedis (2025)
Calcul avancé & pilotage du système
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Ordinateur quantique « Lucy » : optimiser les réseaux
Le 15 octobre 2025, le CEA reçoit l’ordinateur quantique « Lucy » développé par Quandela, installé au TGCC (Essonne). Cet outil doit notamment servir à l’optimisation des réseaux énergétiques, en traitant des volumes de données et des combinatoires inaccessibles au calcul classique. La gouvernance du système électrique se dote ainsi de nouveaux instruments de calcul critique.
Source : CEA / Quandela (octobre 2025)
IA, data centers & consommation électrique
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Legrand : La Mégatendance Data Center
Les data centers représentent désormais 25% du CA de Legrand. Une croissance « plus forte qu’imaginée » tirée par l’IA, notamment aux USA.
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Cluster IA géant : l’équivalent de 10 centrales nucléaires
Le projet d’infrastructure IA conjoint Nvidia / OpenAI est évalué à une consommation d’environ 10 gigawatts, présentée comme l’équivalent de 10 centrales nucléaires. Une telle puissance captée par un seul ensemble de centres de données pose la question de l’allocation de la capacité électrique entre usages industriels, résidentiels et numériques.
Source : Le Monde, 3 octobre 2025 -
Data centers : jusqu’à 1 500 TWh en 2030, dont 35–55 % pour l’IA
La consommation mondiale des centres de données pourrait atteindre 1 250 à 1 500 TWh en 2030, contre environ 400–530 TWh sur la période 2020–2023. Les usages liés à l’IA représenteraient 35 % à 55 % de ce total. L’IA devient ainsi un consommateur systémique, qui conditionne la nécessité de maintenir des capacités pilotables importantes.
Sources : Les Echos, 1er octobre 2025 / Le Monde, 2 octobre 2025 -
TSMC : jusqu’à 20 % de l’électricité taïwanaise
À l’horizon 2030, jusqu’à 20 % de la consommation électrique totale de Taïwan pourrait être absorbée par TSMC. Une telle concentration sur un nombre limité de sites renforce la vulnérabilité du système, à l’intersection de la sécurité énergétique, de la chaîne mondiale des semi-conducteurs et des tensions géopolitiques dans le détroit.
Source : projections énergétiques Taïwan (2030)
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